Autres hommes, autres générations, autres options face au même et interminable drame irakien. Lors de la première guerre de 1991, le président syrien de l’époque Hafez el-Assad et le roi Hussein de Jordanie – deux dinosaures, deux virtuoses de la haute voltige, deux champions de la survie politique, titre que pouvait aussi revendiquer Yasser Arafat – se retrouvaient dans des camps différents qui, fait curieux, ne leur étaient pas naturellement dévolus. Contre toute attente, la Syrie, chef de file des pays radicaux arabes, se rangeait carrément en effet sous la bannière étoilée, envoyant une unité symbolique se joindre à la coalition internationale mise sur pied contre Saddam Hussein. L’entreprise n’était pas sans risques, à l’heure où la rue arabe s’enflammait pour le dictateur irakien qui en imposait même à Israël avec ses missiles Scud. Mais les dividendes pesaient considérablement plus lourd dans la balance pour une Syrie orpheline de l’Union soviétique, contrainte par conséquent de renoncer à sa vieille quête d’une parité stratégique avec l’État hébreu et soucieuse de s’insérer dans le nouvel ordre international qu’instauraient les États-Unis. La Syrie s’assurait du même coup la généreuse gratitude des royaumes pétroliers arabes, la levée des sanctions économiques européennes qui la frappaient et une place de choix dans la relance du processus de paix au Proche-Orient, à la faveur de la conférence de Madrid. Last but not least, Hafez el-Assad obtenait licence d’éliminer le réduit du général Michel Aoun et d’étendre son autorité à l’ensemble du territoire libanais à l’exclusion bien évidemment de la zone sud qu’occupait Israël. Au même moment, le roi Hussein, préférant caresser dans le sens du poil son peuple constitué aux deux tiers de Palestiniens, se cantonnait dans une fausse neutralité. Retirant d’énormes avantages économiques et financiers du couloir terrestre qu’elle maintenait avec l’Irak sous embargo, la Jordanie perdait en revanche et l’amitié et les subsides des monarchies du Golfe, en même temps que la bienveillante sollicitude de son protecteur US. Il fallut à Hussein des années d’efforts pour faire oublier aux uns et aux autres son flirt avec le pestiféré Saddam. Douze années plus tard et par une sorte de double caprice des impératifs géopolitiques et de la loi dynastique régissant nombre de pays de la région (royaumes ou républiques, peu importe), les rôles sont inversés. Faisant l’impasse sur son opinion interne, Abdallah II a accueilli sur son sol des troupes américaines dont la mission essentielle consistait à établir, à l’aide de missiles antimissiles Patriot, un premier écran face à d’éventuels tirs irakiens sur Israël. Pour avoir joué le mauvais cheval, le Syrien Bachar el-Assad se retrouve quant à lui dans la posture la plus délicate qu’il ait connue depuis son accession au pouvoir il y a un peu moins de trois ans. Car non content de dénoncer la guerre US contre l’Irak, le jeune président a tâté de la résistance active, souhaitant publiquement la défaite des envahisseurs américains, faisant ou laissant proclamer par le mufti de Syrie une fatwa militante, ouvrant sa frontière aux volontaires arabes désireux de se battre en Irak comme aux responsables irakiens cherchant refuge en Syrie et allant même, prétend Washington, jusqu’à entreposer chez lui ces fameux armements biochimiques demeurés introuvables en Irak : tout cela sans parler des armes de destruction massive que les Syriens détiendraient in proprio et de leur soutien aux organisations extrémistes palestiniennes et au Hezbollah libanais, indistinctement qualifiés de groupes terroristes. Par ses prises de position tranchées, le régime syrien espérait-il vraiment mettre en échec l’expédition US ? Cherchait-il plutôt à forcer un nouvel appel d’offres américain qui tardait à venir, à provoquer une réédition de la juteuse récolte de 1991 ? Le fait est que tout au long de l’entre-deux-guerres d’Irak, la position négociatoire de la Syrie dans les deux dossiers de la paix au Proche-Orient et des relations avec l’unique superpuissance n’a cessé de se dégrader. La conférence de Madrid a fait long feu, les Palestiniens puis les Jordaniens ont conclu des accords séparés avec Israël et les chances d’un règlement sur le Golan se sont évanouies avec l’avènement du Likoud ; pour finir, et malgré la trouvaille des fermes de Chébaa, le retrait unilatéral israélien du Liban-Sud est venu compliquer sensiblement, en termes de légalité internationale, la guerre d’usure syrienne menée par procuration. L’âpreté des accusations américaines proférées depuis peu contre Damas et auxquelles le président George W. Bush (dynastie, quand tu nous tiens !) vient tout juste de mettre un bémol montre clairement que l’heure est venue d’une grande, d’une ultime, d’une définitive explication entre ces deux singuliers partenaires que sont les États-Unis et la Syrie après des décennies entières marquées par la plus troublante des ambiguïtés. Cette « mère de toutes les négociations » cependant, Bachar el-Assad devra la conduire sous des auspices assez défavorables, même s’il continue de détenir plus d’un atout. Signe des temps – et preuve aussi que sur les bords du Barada, la survie du régime reste encore et toujours la priorité des priorités –, la Syrie s’est déjà empressée de livrer plus d’un gage aux Américains en bouclant sa frontière avec l’Irak, en expulsant plus d’un réfugié, en assouplissant notablement surtout son attitude face à la « feuille de route » relative à un règlement israélo-palestinien. Ainsi, Damas s’en remet désormais au choix des Palestiniens pour ce qui est de la Palestine – voilà qui ressemble déjà à un début de lâchage du Hamas – et n’a plus d’autre préoccupation que la libération du Golan et la préservation de ses intérêts « stratégiques » au Liban. Ces fameux intérêts continueront-ils d’être reconnus par Washington qui vanta naguère le rôle « stabilisateur » de la Syrie dans notre pays mais qui, par la bouche de la colombe Colin Powell, parle aujourd’hui d’« occupation » ? Le jour où l’on se souciera de demander aux Libanais ce qu’ils en pensent eux-mêmes sera effectivement celui du changement démocratique dont l’Amérique de Bush se veut l’artisan. Entre-temps, c’est d’un gouvernement des ombres que l’on vient, une fois de plus, de nous gratifier. Issa GORAIEB
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