La veille, le premier groupe de prisonniers irakiens. Troupeau d’anonymes à genoux, serrés les uns contre les autres, le visage en clair, maman, si tu nous regardes, au moins tu sauras où nous sommes. Le lendemain, les prisonniers américains. Partout ailleurs qu’en Amérique, on a vu leurs cinq visages terrifiés, leurs yeux qui interrogent, qui cherchent à comprendre ne serait-ce qu’une syllabe de ce sabir inconnu, un mot qui les instruirait sur leur avenir immédiat, un mot dans cette langue si familière aux peuples du monde entier, la leur, ben tiens ! Mais voilà, on est à Babel. Le soir, on les a « floutés », noyés un peu plus dans le flou où ils errent, maman, si tu les regardes... il ne sera pas dit qu’il fut porté atteinte à leur image. Les directeurs de chaînes, alertés par les ligues des droits de l’homme, ont pour le coup décidé de « flouter » les Irakiens aussi, à l’avenir. Il ne sera pas fait deux poids, deux mesures. « Photoshop » au service de la dignité. Tous égaux dans la sympathie du public à la grand-messe du JT. Personne ne sera jugé pour délit de faciès. Les « Yankees » n’ont pas suspendu la télévision irakienne, des fois qu’elle leur transmettrait des messages utiles. Mais qu’y a-t-il à la télé irakienne ? Des hymnes patriotiques chantés par un Bédouin à mitraillette, comme celui qui a cru abattre un avion. Saddam qui parle, qui dit qu’il est vivant, qui incite les Irakiens, ses troupes, à prendre l’ennemi en tenailles, par l’arrière et par l’avant, comme fit Gilgamesh, comme fit Nabuchodonosor, tactique de dinausore, les Américains, eux, prennent de haut. Puis apparaît quelqu’un qui transmet un texte de Saddam. Un texte lyrique, la voix vibre et les manches virevoltent, et les yeux brillent. Pour les Baassistes, une perfusion de courage, jusqu’au prochain. Un dictateur, c’est d’abord une voix, un ton, une autorité cruelle et souriante qui interdit toute faiblesse. Contraste avec Bush, son élocution calme et triste, sa façon de conclure, le regard lointain, en évoquant « God » comme un complice absolu. Il est là, le choc des civilisations. Il se poursuit dans la guerre qui commence. La raison américaine, la technologie d’une part, et de l’autre, la poésie et la tradition épique, le fatalisme et le désert. Fifi ABOUDIB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats La veille, le premier groupe de prisonniers irakiens. Troupeau d’anonymes à genoux, serrés les uns contre les autres, le visage en clair, maman, si tu nous regardes, au moins tu sauras où nous sommes. Le lendemain, les prisonniers américains. Partout ailleurs qu’en Amérique, on a vu leurs cinq visages terrifiés, leurs yeux qui interrogent, qui cherchent à comprendre ne serait-ce qu’une syllabe de ce sabir inconnu, un mot qui les instruirait sur leur avenir immédiat, un mot dans cette langue si familière aux peuples du monde entier, la leur, ben tiens ! Mais voilà, on est à Babel. Le soir, on les a « floutés », noyés un peu plus dans le flou où ils errent, maman, si tu les regardes... il ne sera pas dit qu’il fut porté atteinte à leur image. Les directeurs de chaînes, alertés par les ligues des droits de...