Ils s’imaginaient qu’on allait les accueillir en libérateurs, en porteurs de liberté et de démocratie, qu’on leur réservait une pluie de pétales de rose et de grains de riz, et les voilà qui s’étonnent de la résistance acharnée qu’on leur oppose. Mieux, qui s’en offusquent, accusant leurs adversaires de fausser le jeu, de tricher de la plus déshonorable des manières en recourant à ces vieilles ruses de guerre et de guérilla que sont le camouflage et les attaques-surprise contre l’envahisseur. Ils ne se privent pas pourtant, eux, de bombarder quotidiennement les zones résidentielles et populaires sous couvert de la chasse à Saddam Hussein, d’assiéger, d’affamer et d’assoiffer les populations des villes du Sud irakien avant de montrer à la télévision leurs charitables distributions de rations alimentaires aux populations reconnaissantes et la noble abnégation des chirurgiens de campagne soignant des indigènes blessés. Champions toutes catégories de la communication – mais aussi de la désinformation –, les États-Unis ne sont plus en mesure, depuis la première guerre du Golfe, de tromper leur monde, comme le prouve l’hostilité persistante du gros de l’humanité à la guerre de George W. Bush. L’ironie du sort veut même que l’unique superpuissance, qui en est déjà à réviser ses plans de bataille, soit punie par là même où elle a péché. Chaque journée de combat, en effet, vient confirmer le fait, absolument incroyable, que l’administration US s’est laissé intoxiquer à satiété par les données fantaisistes comme par les délirantes théories géopolitiques que lui instillaient ses mauvais génies Cheney, Rumsfeld, Wolfowitz et consorts, dont l’amateurisme en matière de stratégie militaire se double d’une effarante méconnaissance des réalités du Proche et du Moyen-Orient. Bien avant l’irréelle tempête de sable des derniers jours qui a puissamment contribué à ralentir la progression de l’armada, la visibilité était désespérément nulle à Washington. Une attaque privilégiant la « flexibilité » sur la classique notion de supériorité technologique, mais aussi numérique, des légions américaines : ainsi peut se résumer la doctrine imposée à la Maison-Blanche comme aux généraux chargés d’étoiles par les faucons du Pentagone. Court-circuitant proprement une CIA rétive, ceux-ci auront même été jusqu’à mettre en place un service de renseignements bien à eux et dont les rapports serviraient non point à guider leurs orientations mais à les valider. La flexibilité ? Avec de la chance, c’était une guerre gagnée au moindre prix, c’était un gouvernement irakien décapité ou désorganisé par les bombardements, des unités de pointe lancées d’entrée de jeu en direction de Bagdad et les troupes de l’arrière suivant en cadence. Au pire – et c’est un peu ce qui est arrivé – c’était des troupes harcelées sans répit par les forces irakiennes qu’elles croyaient avoir réduites ou contournées et une ligne de logistique démesurément étirée. «L’ennemi contre lequel nous nous battons est différent de celui contre lequel nous nous sommes préparés. » Cette renversante confidence, ce n’est pas un simple troufion fourbu et passablement déboussolé qui la faisait hier, mais le commandant des forces terrestres américaines en Irak en personne, le général William Wallace, dans un entretien au Washington Post. La guerre, ajoutait-il, sera plus longue que prévu : une évidence qui vient tout juste de s‘imposer à la Maison-Blanche et au Pentagone, après tout le battage politique et médiatique fait ces dernières semaines sur la désintégration rapide du régime irakien, la débandade de son armée et les soulèvements populaires dans les zones investies. Que les plans soient « adaptables », comme l’assure désormais l’état-major US face aux critiques croissantes dont il est l’objet aux États-Unis mêmes, annonce en tout cas une réévaluation profonde de la stratégie américaine : d’où la décision d’envoyer sur place un substantiel surcroît de chair à canon, et cela dans la perspective d’un conflit de longue durée suivi d’une période d’occupation indéterminée dans le temps. Et c’est là que l’Amérique se trouve en quelque sorte piégée, puisqu’elle court au-devant de deux périls majeurs. Et cela même si, à l’appel exprès du Congrès (oui, le Congrès américain et non l’assemblée de quelque république théocratique), elle doit s’adonner au jeûne et à la prière pour se garantir la protection divine. Le premier de ces périls consisterait en des pertes si lourdes dans les rangs des GI’s qu’elles dépasseraient le seuil de tolérance d’un public taraudé par le cauchemar du Vietnam, qui avait exigé – et obtenu – des retraits précipités de théâtres tels que le Liban et la Somalie et que la première phase de la guerre porte déjà à la réflexion après l’euphorie des premières heures. De telles pertes seraient tout à fait envisageables si en appoint des bombardements aériens, forcément riches en « dommages collatéraux », l’armée de terre devait être engagée de manière plus massive dans les opérations conventionnelles et aussi dans les combats de rue. Le second péril se décline lui aussi en vies humaines, irakiennes celles-là, tant il est vrai que Dieu reconnaît ses enfants, tous ses enfants. Car si George Bush a beau jeu de reprocher à sa bête noire Saddam Hussein de faire peu de cas de son propre peuple, sacrifié depuis des années sur l’autel de sa paranoïa, il risque à son tour – et avec lui son pays – de payer cher, en termes politiques, un processus l’amenant inexorablement à redoubler de puissance dévastatrice sans autre considération. De commettre, toutes proportions gardées, un nouveau Hiroshima. Et d’assumer avec ou sans Saddam, peu importe, devant une opinion internationale qui déjà l’exècre, la responsabilité historique d’une hécatombe en règle. Ce n’est pas de la sorte que l’Amérique réussirait tout à la fois à se faire craindre et à se faire respecter. Ce n’est pas de ce sang-là que s’arrose le grain de la démocratie. Issa GORAIEB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Ils s’imaginaient qu’on allait les accueillir en libérateurs, en porteurs de liberté et de démocratie, qu’on leur réservait une pluie de pétales de rose et de grains de riz, et les voilà qui s’étonnent de la résistance acharnée qu’on leur oppose. Mieux, qui s’en offusquent, accusant leurs adversaires de fausser le jeu, de tricher de la plus déshonorable des manières en recourant à ces vieilles ruses de guerre et de guérilla que sont le camouflage et les attaques-surprise contre l’envahisseur. Ils ne se privent pas pourtant, eux, de bombarder quotidiennement les zones résidentielles et populaires sous couvert de la chasse à Saddam Hussein, d’assiéger, d’affamer et d’assoiffer les populations des villes du Sud irakien avant de montrer à la télévision leurs charitables distributions de rations...