Autant que le malheur, la surréalité paraît bien être le propre de l’Irak du dernier quart de siècle. La ruineuse guerre contre l’Iran, l’incroyable « annexion » du Koweït, la première guerre du Golfe présentée par les chaînes de télévision sous la forme d’un impersonnel jeu vidéo, les années d’embargo, l’effroyable mortalité infantile causée par la malnutrition et maintenant cette guerre, la der des der : une confrontation des plus inégales que rien ni personne n’a pu empêcher, que rien ne stoppera avant qu’elle n’ait atteint ses multiples et troubles objectifs. L’issue étant inexorable, on ne peut désormais que se résoudre à espérer, comme l’a fait Jacques Chirac, que tout cela s’achève au plus vite et au moindre prix en vies humaines. Des scènes de combat retransmises sur le petit écran, une des plus sidérantes est le spectacle d’un Bagdad-by-night aux rues désertes et silencieuses, mais éclairées a giorno, tous réverbères dehors, guirlandes d’ampoules soulignant les avenues, les édifices, centres d’affaires ou palais des mille et une nuits, les parcs, les ponts, orgie de lumière : dérisoire affirmation d’impassibilité, de folle normalité démentie avec fracas par les meurtriers feux d’artifice américains tombant soudain du ciel et les incendies dantesques faisant rage au sol. Elles illustrent, ces images, l’inconsciente assurance dont aura fait preuve jusqu’au bout le régime irakien, miraculeusement rescapé des griffes de George Bush père, son refus de se rendre à l’évidence, son obstination à nourrir, par ses dérobades et ses défis, l’implacable processus qui est aujourd’hui sur le point de le broyer. À offrir à l’envahisseur plus de prétextes qu’il n’en demandait. À aider en somme Bush fils à lui passer la corde au cou. Lumières en tout genre ? Dans cette guerre que conteste avec vigueur le gros de l’humanité, on serait bien en peine de distinguer les bons des méchants comme le voudrait la nature des choses, et c’est là le plus hallucinant. Le méchant patenté ? Il est tout trouvé, il est plus vrai que nature : Saddam Hussein, exécrable tyran dont la paranoïa le porte à se comparer à Nabuchodonosor, a gouverné des décennies durant par la terreur, fait emprisonner, torturer ou exécuter sommairement des milliers d’Irakiens, gazer des agglomérations kurdes. C’est un fait qu’avec de tels états de service, le président irakien pris dans le collimateur ne pouvait rêver de fin de carrière plus clémente que la retraite dorée qu’il s’est vu proposer avant le déclenchement du conflit. En face un sheriff, texan comme de bien entendu et maniant la Bible d’une main et le colt de l’autre, ce qui ne suffit guère à le ranger d’autorité parmi les bons. C’est qu’ils n’inspirent pas trop confiance, l’homme aux 52 étoiles et la clique de doctrinaires qui l’entourent ; qu’ils ne sont pas trop qualifiés pour faire la morale au reste du monde,qu’ils ont à l’évidence des visées moins nobles que la délivrance du peuple irakien, la généralisation de la démocratie et l’extermination des forces du « Mal ». Et qu’à tout prendre, ce qui fait peur au monde, c’est moins le trublion passablement édenté de Bagdad que le justicier illuminé résolu à imposer non point la loi mais sa loi, partout où il lui prendra fantaisie de le faire. N’acceptant de jouer l’Onu qu’à la condition que l’Onu se soumette à son diktat, l’Administration US n’aura pas déployé d’efforts particuliers, d’ailleurs, pour rallier à ses vues le plus grand nombre possible de pays, comme ce fut le cas avec la première coalition internationale contre l’Irak. Les récalcitrants ont été traités avec arrogance et dédain par l’unique superpuissance qui, pour la première fois de l’histoire, s’engage dans un conflit militaire majeur dans un tel état d’isolement diplomatique. Trente, quarante et quelques alliés, déclarés ou furtifs, sous la houlette de Washington ? Impressionnant palmarès en vérité, pour peu qu’on se fasse à l’idée qu’en sus de la Grande-Bretagne et de l’Espagne, le soutien de l’Estonie, du Honduras et de l’Érythrée vaut bien celui de la France, de l’Allemagne, de la Chine et de la Russie ! Ce que cet optimiste décompte du département d’État ne relève naturellement pas, c’est que la quasi-totalité des peuples est massivement hostile à cette guerre-là et que les gouvernements qui se sont mis à la remorque de l’Amérique vont carrément à contre-courant de leurs opinions internes, à la seule et notable exception du Koweït et d’Israël : lequel figure au centre des préoccupations de tous ceux qui ont coulé à leur moule la grise matière de George W. Bush, les Cheney, Rumsfeld, Wolfowitz, Perle et consorts. Ce n’est pas défendre l’indéfendable Saddam Hussein que de continuer de protester contre cette guerre, dont on a pu dire qu’elle n’est pas de nécessité mais de choix, un choix des plus suspects. Ce n’est pas refuser le changement et plaider pour la survie des régimes absolutistes et corrompus infestant le monde arabe que de s’effrayer du prosélytisme inspiré de l’Amérique qui a tant flirté dans le passé avec les dictatures, pourvu seulement qu’elle y trouvât son compte. Mais il faudra davantage que les promesses de Bush pour apaiser les légitimes craintes que suscite une force aussi phénoménale, lâchée dans toute sa brutalité par décision passablement solitaire de l’empereur yankee. Ponce Pilate ne préfigurait pas encore César : tournant le dos aux effroyables bains de sang de Cisjordanie et de Gaza à peine installé à la Maison-Blanche, le président des États-Unis ne s’est souvenu de ce brûlant dossier qu’à l’insistance du naufragé Tony Blair ; et encore ne s’y est-il prêté qu’en envisageant l’éventualité de compromis arabes sur ce compromis dûment et laborieusement négocié qu’est la fameuse « feuille de route », laquelle à son tour était considérablement en retrait du processus d’Oslo que l’Amérique a aidé Sharon à enterrer... Le changement, c’est à Washington aussi qu’il s’impose. De César, Bush a incontestablement la puissance, multipliée à l’infini grâce à tous les outils de mort ultrasophistiqués qu’il teste en ce moment, live, sur le sol irakien. Sauf que les lauriers de la gloire auxquels il prétend ne peuvent se gagner par la seule épée. Issa GORAIEB
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