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IMPRESSION Satan, quand on s’y attend

Je ne crois pas, Seigneur, en Ta parole sainte Je suis venu trop tard, dans un monde trop vieux D’un siècle sans espoir naît un siècle sans crainte Les comètes du nôtre ont dépeuplé les cieux Alfred de Musset Notre confrère du Nahar, Akl Awit, a failli faire condamner son journal à un spectaculaire autodafé dans la bonne ville de Tripoli, mercredi dernier. C’est que Akl est un poète, et qu’il n’a pas su jusqu’où il poussait le bouchon de la licence en adressant une « lettre à Dieu », le conjurant de décroiser les bras à la veille de l’Apocalypse annoncée en Irak. Mais Akl sait bien qu’il n’est pas le premier poète interdit de Cité. Les poètes, ils manipulent des particules de sens aussi vives que des atomes et qui s’amusent à leur échapper. Un mot qui vous échappe, c’est parfois toute une vie qui s’ébranle, toute une société qui s’égare, tout un monde déboussolé. Et d’avoir suggéré que Dieu se croise les bras, cher Akl, alors que le Diable s’en donne à cœur joie, c’était pas le moment ! Car le voilà qui gagne ce que nous avons de plus vulnérable, de plus désespéré, Satan, le chef des anges rebelles. Ils ont dix-huit, vingt ans, ces anges, l’âge triomphant où l’on jette vers le ciel, comme un clin d’œil complice à l’avenir, le chapeau carré du diplôme fraîchement acquis. L’âge où l’on scrute le ciel, ne serait-ce que pour y chercher sa route, son étoile, de quoi continuer une fois perdue la matrice, une fois séparé du cocon, une fois sorti de l’enfance vers la jungle au-dehors et personne pour vous protéger. Mais voilà, ils ont si longtemps marché le front bas, ces anges. Si longtemps qu’ils n’ont pas croisé ne serait-ce que le reflet d’une étoile sur le macadam glauque des marécages urbains. Si longtemps, qu’à force de regarder leurs pieds marcher vers nulle part leur est venue l’idée que peut-être en dessous... Secte : de suivre : enfin quelqu’un pour montrer un chemin. Secte : de séparer : enfin quelqu’un pour couper le cordon infernal (?), pour oublier les larmes des mères, la colère des pères, repartir à zéro autour d’un groupe enveloppant, où l’échec ne se mesure qu’à l’aune de la trahison, et qui a envie de trahir ? Dans la maison de Satan, la chair exulte et la sève joyeuse s’épanche paraît-il sur les tombes pour mieux se frotter le nez dans la mort, pour mieux vomir la vie en soi jamais choisie. Dans la maison de Satan circulent des drogues dures pour oublier cette vie à tirer, l’impossibilité d’être aimé, l’avenir qui se dérobe. Dans la maison de Satan, on ne tue personne mais on s’achève tout seul: y être est déjà un suicide, alors, mourir un peu plus... Une définition du mal: détruire l’œuvre du Créateur. La détruire à défaut d’y trouver sa place. L’enfer, parce qu’on est chassé du paradis, la secte à défaut de famille, la prison contre la marge. Dieu ? Sans doute compte-t-Il sur les hommes de bonne volonté pour tendre la main qui délivre du mal. Fifi ABOUDIB
Je ne crois pas, Seigneur, en Ta parole sainte Je suis venu trop tard, dans un monde trop vieux D’un siècle sans espoir naît un siècle sans crainte Les comètes du nôtre ont dépeuplé les cieux Alfred de Musset Notre confrère du Nahar, Akl Awit, a failli faire condamner son journal à un spectaculaire autodafé dans la bonne ville de Tripoli, mercredi dernier. C’est que Akl est un poète, et qu’il n’a pas su jusqu’où il poussait le bouchon de la licence en adressant une « lettre à Dieu », le conjurant de décroiser les bras à la veille de l’Apocalypse annoncée en Irak. Mais Akl sait bien qu’il n’est pas le premier poète interdit de Cité. Les poètes, ils manipulent des particules de sens aussi vives que des atomes et qui s’amusent à leur échapper. Un mot qui vous échappe, c’est parfois toute une vie...