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CARNET DE NUITS

« Et même si je m’améliore / Oh j’en rêve encore / Même en sachant que j’ai tort / Oh j’en rêve encore / Encore, encore. » Gérald De Palmas, J’en rêve encore, Marcher dans le sable, 2000 Mercredi, 20h30. Il pleut, et la vie s’arrête. La circulation, le boulot, les rendez-vous. Même le rythme cardiaque ralentit. Les incessantes sensations de chaud-froid me brisent, tout doucement. La semaine va être terrible. Et on n’est que mercredi. Le gang se laisse disloquer par la flotte, comme un bout de papier sous une gouttière. La nuit pleure, et moi aussi. Elle me rend à moi-même, et c’est vraiment pas le moment. J’ai une tronche à faire peur, je ne trouve même pas l’envie de parler à mon make-up. Je traînasse dans mes grosses pompes. C’est la période de la grande musique. J’écoute, en me rongeant les ongles, les narines saturées d’odeurs humides et de mises en plis foirées. Déjà qu’on a tous un peu de mal à être décents sous le soleil, alors sous des hallebardes, les p’tits « féniki », ils ne se la ramènent pas trop. Je suis au bord de la mauvaise humeur, une petite crotte humaine s’extasie à voix haute sur la noirceur de mes cernes. Comme la bave du crapaud n’atteint pas la blanche colombe, je me retiens juste à temps de la placarder. Ahlàlà, c’est pas gagné. Vendredi, 21h. Trois jours de glande à l’horizontale, je dors comme après une randonnée en haute montagne. Allez, on passe la seconde et on va boulotter un plat quelque part. Comme un serpent interminable, mon affaissement me suit, me pompe, m’aspire. Je tombe dans des trous, en regardant le ciel et ma vie. Le téléphone est silencieux, les langues sont lourdes, on est tous enfermés dans nos cerveaux. La ville s’est posée un lapin géant, on attend que ça passe. Je ne me repose pas, mes rêves sont envahis par de vieilles choses qui débordent sur ma journée comme une ballou’a bouchée. Je trébuche sur un visage oublié, je me laisse intoxiquer par de très anciennes mélancolies, la télé vomit ses images inutiles. À une heure du matin, personne ne me répond. Samedi, 23h30. Quand tu touches le fond, c’est bon, tu n’as pas le choix, tu remontes. Alors on y va, à la petite fête dans une maison chauffée. Les têtes ne sont pas celles de la garde rapprochée, et c’est peut-être mieux comme ça. Je me surprends à préparer une tasse de thé et à bavasser dans la cuisine. Je ne peux plus voir un manteau en peinture. Je n’ai plus envie de réfléchir, en ce moment c’est carrément nocif. Je pose une demi-fesse en alternance sur un coussin. Des bouts de conversations, des petits rires rentrés, des énormes cigarettes, des tapas. Je repère mes frères et mes sœurs dans la grande dépression climatique. Des yeux de malades en bout de course, de petites filles perdues, de paumés retentissants. C’est fou quand même de se laisser buter la vie par du gros grain. Non, je recommence : c’est fou de se laisser vampiriser par le gros grain qui sans cesse menace dans l’arrière-boutique de nos cerveaux. De m’en rendre compte, comme ça, ça me fait sourire. Qu’est-ce que je fous, moi, un samedi soir, avec une tisane dans la paluche. Courage, le rouge est tout prêt. Dimanche, 21h30. C’est la révolte. Une semaine de carte vermeille. Comment la rue M. a vécu tout ce temps sans moi, c’est ce que je vais vérifier tout de suite. Sous la putain de pluie, je m’engage dans la petite impasse déserte. Eh ben voilà. D’une certaine manière, ça me rassure. Un petit moignon de confrérie est là, on est tous de la même couleur : blanc cassé, avec de grosses valoches de réfugiés kurdes sous les yeux. Le glamour, quoi. Mais l’honneur est sauf, on a bravement retrouvé nos lettres de noblesse nocturnes. Un bras d’honneur à la super-tempête de mes deux. On papote, c’est rare, de livres, de héros et d’héroïne, de dépendance à l’amour et de cocktails ratés. À des riens, je sens un truc se pointer: à peine on va arriver à se créer une vie sous la pluie que le soleil va ramener sa face de lune. C’est bête, quand même. Diala GEMAYEL
« Et même si je m’améliore / Oh j’en rêve encore / Même en sachant que j’ai tort / Oh j’en rêve encore / Encore, encore. » Gérald De Palmas, J’en rêve encore, Marcher dans le sable, 2000 Mercredi, 20h30. Il pleut, et la vie s’arrête. La circulation, le boulot, les rendez-vous. Même le rythme cardiaque ralentit. Les incessantes sensations de chaud-froid me brisent, tout doucement. La semaine va être terrible. Et on n’est que mercredi. Le gang se laisse disloquer par la flotte, comme un bout de papier sous une gouttière. La nuit pleure, et moi aussi. Elle me rend à moi-même, et c’est vraiment pas le moment. J’ai une tronche à faire peur, je ne trouve même pas l’envie de parler à mon make-up. Je traînasse dans mes grosses pompes. C’est la période de la grande musique. J’écoute, en me rongeant...