« Ainsi, si je suis bien compris, la peinture du visage ne doit pas être employée dans le but vulgaire, inavouable, d’imiter la belle nature et de rivaliser avec la jeunesse. On a d’ailleurs observé que l’artifice n’embellissait pas la laideur et ne pouvait servir que la beauté. Qui oserait assigner à l’art la fonction stérile d’imiter la nature ? Le maquillage n’a pas à se cacher, à éviter de se laisser deviner ; il peut, au contraire, s’étaler, sinon avec affectation, au moins avec une espèce de candeur. » Charles Baudelaire, Éloge du maquillage, 1863. Vendredi, 21h30. Ce soir, je m’appelle Adèle. C’est l’heure du miroir, la nuit est là, je ne suis plus la personne que j’étais quand il faisait jour devant mon ordinateur. Vapeurs d’eau chaude sur l’étain, mes crayons et mes poudres sont devant moi, sagement. Comme un rituel, je cache mes cernes, que les heures sombres assombrissent à mesure qu’avance la semaine. Jeudi, c’était hier, déjà. Le bord de mes cils gardent encore la trace du crayon. P., avant de m’embrasser comme je l’attendais, m’a dit hier, vers une heure je crois, qu’il aimait la profondeur de mon regard. De quoi est-on capable pour emballer une fille. Tant pis, j’ai mauvaise mine. Je pousse le rouge sur les lèvres à l’extrême et, quand je joue à ce jeu, parfois, je me demande si je l’assume. Voitures, cigarettes, retrouvailles entre loups de nuit. Notre monde. En franchissant la porte du L B, je pousse d’un geste sec le rideau qui nous cache. Et nous voilà tous, observateurs observés, observant le doux manège dont on ne peut pas se passer : sourires aux serveurs, sourires au manager, sourires au barman que l’on préfère, puis marche, lente démarche de la nuit vers le mirador habituel. Les lumières qui éclairent nos nuits remplacent les longues discussions. Ceux qui aiment ces moments ont compris que parler ne sert à rien. Ce n’est pas ça l’important. Taper la convers’ pendant des heures empêche l’œil, l’oreille, les narines, le palais de fonctionner à plein régime. Parler : l’activité du jour qui fait mal, on parle tellement pour ne rien dire. La texture de la nuit rend le reste si dense que ce n’est vraiment pas la peine de gloser. Sourire, embrasser, enlacer et boire, entre deux cigarettes, c’est ce que je préfère. Samedi soir, 00h30. Ce soir, je n’ai pas de nom, parce que c’est samedi soir. Comme tout le monde, je suis un tissu d’émotions. Fille ou garçon, je chasse. En cuir, en baskets, avec ou sans parfum, je suis déjà un tissu très imbibé d’alcool, pour me donner du courage et, autour de moi, beaucoup de lettres de l’alphabet susurrées comme autant de codes. Là, à moitié couchés sur des coussins fatigués, les considérations philosophiques d’un jeune initié brusquement revigoré nous tapent sur le système. Le meilleur moyen de le faire taire, c’est la Libanaise, toujours disponible, toujours bien roulée dans ses petits vêtements. Rideau. De nouveau. La danse de connivence reprend quelque temps, avant un autre lieu, F.P. Il n’y a que le nom qui change. Sinon, c’est toujours rouge au plafond, rouge canapé, rouge cigarette et rouge baiser, forcément parce que c’est samedi et que demain c’est dimanche et qu’après dimanche, c’est la mascarade qui reprend. Alors vite, tout est vite jusqu’à cinq heures du matin : descendre des verres, faire un bras d’honneur très bravache à son porte-monnaie, danser jusqu’à se perdre, embrasser à en mourir, si possible loin de la police des mœurs, se remaquiller entre deux portes, faire l’amour entre deux sièges, ailleurs improbable. Prendre des risques, se glisser avec délectation dans un « machkal » pour oublier l’horrible vent pris dans la tronche. Samedi la nuit, c’est vite : pourquoi savoir comment je m’appelle, qui je suis ? Dimanche soir, 19h30. La nuit est déjà tombée. Ce soir, elle n’est pas veloutée, elle tombe comme une chape, elle est lourde. Lundi, déjà. La mascarade, tenir vaillamment trois jours et quatre couchers de soleil. Ce soir, j’ai un nom, mais je ne veux pas qu’il affleure à la mémoire. Je suis machin, employé chez truc, pendu à ma cravate, mon maquillage est horrible, rien ne brille, j’ai l’œil de la vache qui regarde passer le train sans mon crayon noir, trop indécent pour mon chef de service. Plus aucune fille ne va me faire rêver, à part la photocopieuse. Les retards, l’esbroufe, les conversations affolantes de connerie. Plus rien ne brille, ce soir, alors juste comme ça, je sors. Pour marquer le coup. Au L B, deux pelés, trois tondus et une ambiance avec un pauvre petit sourire. À l’étage d’en face, des gens debout, qui errent avant de s’asseoir. De loin je les regarde, et ils ont la tête coupée. Le plafond est trop bas ou c’est moi qui me tape une sale angoisse ? Mais non, mais non, la petite communauté se regroupe doucement, on se serre tous les coudes, les plus résignés s’arrachent de leur tabouret avant minuit, cendrillons marchant vers leur citrouille garée dans un parking boueux. La boue de la rue M. Elle brille ce soir et, en rentrant chez nous, on en verra la trace sur nos habits, qui ressemblent un petit peu à ceux de la veille, mais sans les paillettes. Boue et paillettes, mes deux béquilles, mais tout est une question d’équilibre alors, bonne nuit, cette semaine encore, on va éviter de penser jusqu’à jeudi. Diala GEMAYEL
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