En introduisant son programme de gestion universel dans tous les ordinateurs de la planète, Bill Gates avait déjà infligé à la centaine de millions d’usagers de Microsoft une structure mentale commune, faite de réflexes conditionnés par les touches et les clics, les flèches et les arrobas, les mêmes gestes produisant les mêmes effets où que l’on se trouve. Et comme les rats de laboratoire, qu’une touche ne réponde pas, et l’on se sent désemparé. Qu’un « bug » s’introduise dans votre clavier et vous prive d’accents circonflexes, et vous ne savez plus écrire, tant ce grincement inhabituel dans la belle mécanique vous déroute. Pour lutter contre cette accoutumance sournoise, vous ne répondrez pas à l’appel du stylo. Simplement parce que le manuscrit portant la calligraphie, et le tremblement imperceptible de la main sous le coup d’une émotion passagère ne traversera pas les filets de la toile Internet, ne parviendra pas à son destinataire par les voies légères de la lumière et du vent. Il aura la lourdeur du temps, de l’encre, du papier, du timbre-poste et peut-être du secret. On n’écrit plus innocemment, depuis que le message électronique a semé sa tempête et achevé de piéger la communication humaine dans l’exact immédiat. Plus qu’une révolution dans le vocabulaire (les enfants ne savent plus pousser, ni appuyer: ils « cliquent » sur le bouton de l’ascenseur, sur les fermoirs des boîtes et sur tous les interrupteurs...); plus qu’un bouleversement de toutes les notions intégrées de la patience comme vertu cardinale et de l’attente comme temps de réflexion salutaire, Microsoft, bon prince, a caché dans ses programmes ultrarapides-pour-gagner-du-temps des fichiers particuliers pour occuper le temps gagné dont on ne sait que faire. Après les briques de « Tétris » que les allumés des années quatre-vingts voyaient tomber dans leurs rêves et les emmurer dans leurs cauchemars sur l’air de « Kalinka », voici le Solitaire, voici le Démineur. Ils partagent l’humanité bureaucratique en deux camps, selon les affinités, abstraction faite de la multitude d’autres jeux plus complexes mais moins universellement partagés. Nous parlons du jeu de base. Celui qui a remplacé le « mot secret », Bic bleu d’une main, « man’ouché » de l’autre. Le Solitaire, étrangement nommé. Les cartes sont empilées dans un angle de votre écran. Plaisir de les ouvrir, l’une après l’autre. La surprise, au fond, l’imprévu le plus simple, tel que celui de découvrir la carte qui se cache sous l’autre est sans doute la dernière émotion qui reste de l’enfance. Et comme un enfant joyeux on les range, ces cartes, chacune à la place qui lui est due, avec le sentiment de maîtriser le désordre du monde. Au milieu de la comptabilité en souffrance, des échéances toujours remises au lendemain, s’offrir dans la journée la gratification d’un travail accompli: celui d’avoir réussi son « Solitaire », qui n’a de solitaire, in fine que le plaisir qu’il procure. D’ailleurs, dans la vie réelle, cela s’appelle tout simplement une « patience ». Le Démineur, par contre, c’est l’adrénaline immédiate, l’échec ou le succès administrés de plein fouet, selon que l’on choisisse la bonne case pour placer sa croix sans piétiner les bombes cachées quelque part sous la grille. Et chaque fois, cette croix vous soulève ou vous abat, montagne russe de poche, frisson de pacotille. Comme chacun sait, le plaisir n’ayant de mesure que son intensité, une sorte de dépendance honteuse s’installe qui vous oblige à changer d’écran et chercher une contenance à chaque visite impromptue. En vous voyant rougir, votre visiteur, solitaire fut-il, ou démineur, reconnaîtra en vous son semblable. Il y a dans les entreprises des minutes creuses volées au temps de l’action où l’humanité se serre les coudes dans une fraternité de l’ennui. Fifi ABOUDIB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats En introduisant son programme de gestion universel dans tous les ordinateurs de la planète, Bill Gates avait déjà infligé à la centaine de millions d’usagers de Microsoft une structure mentale commune, faite de réflexes conditionnés par les touches et les clics, les flèches et les arrobas, les mêmes gestes produisant les mêmes effets où que l’on se trouve. Et comme les rats de laboratoire, qu’une touche ne réponde pas, et l’on se sent désemparé. Qu’un « bug » s’introduise dans votre clavier et vous prive d’accents circonflexes, et vous ne savez plus écrire, tant ce grincement inhabituel dans la belle mécanique vous déroute. Pour lutter contre cette accoutumance sournoise, vous ne répondrez pas à l’appel du stylo. Simplement parce que le manuscrit portant la calligraphie, et le tremblement...