Trois femmes. La soixantaine gaillarde. Brushing de la veille, encore en choucroute, maquillage et bijoux, pas nonchalant de lèche-vitrines, mais ici, rien à lécher que la mer et le vent qui passe. Le vent colporte des bribes de conversation. Des recettes de cuisine légère qu’on essayera au retour, une fois ôté le jogging-suit, revêtu les tacchi et le tailleur, après avoir payé son tribut à la lutte contre l’ostéoporose. Deux hommes, avec des résolutions difficiles à prendre seul. Brioche de la cinquantaine bien arrosée, rasage approximatif, à rectifier avant de nouer la cravate. Pour l’heure, panoplie flambant neuve du parfait marcheur, comme ces Japonais équipés jusqu’au béret pour leur partie de golf en cage. Sans doute l’habit fait-il le moine dans certains cas, et la motivation ne prend-t-elle sa forme obligatoire qu’une fois franchi le seuil du magasin de sport, une fois projetée l’image de soi en muscles et en rayures, ventre plat. Deux hommes qui tâchent d’oublier ce que font leurs jambes, brutalement rappelés à leur statut de bipèdes, dans leurs espadrilles trop neuves pour donner le change et qui se posent le pari de Cassandre devant l’horizon trop clair de ce matin d’hiver : la guerre de Troie aura-t-elle lieu ? Quatre ados, en contrebas de la corniche, sur l’esplanade de l’observatoire de l’AUB. Ils taquinent le ballon entre deux cours. L’un s’étale dans la vase, se recroqueville de douleur, se relève, le fuselage écorché, dans l’indifférence virile des trois autres. Cliquetis de tasses, parfum de café, n’était le doute sur l’hygiène de la maison, on ferait bien la pose. Mais on laissera passer le cafetier et sa grande cafetière de cuivre, et son chariot de verre et sa cardamome qui alourdit d’épices les senteurs vertes des embruns. Comme s’il avait senti l’hésitation, juste en contrebas du côteau qui mène à Raouché, un taxi-service, mangé de rouille et tenant comme par miracle à un reste de peinture autrefois blanche, ralentit, s’arrête, propose, redémarre dans un râle qui semble le dernier. Sur sa plage arrière, une pancarte jaunie : « Taxi à vendre »…depuis bien longtemps ? Mais il s’accroche, ce taxi dont personne ne veut, vous rattrape plus loin, et vous n’en voulez toujours pas. Malaise de lui refuser sa chance, un matin comme ça. Passés les barbelés de la zone militaire où une autre pancarte battue par le vent indique : « No photo », surgit, blanche au soleil de janvier et coiffée de broussailles, la roche à la légende maudite, chicot d’ogre couché la gueule béante au fond de la mer, nourri de désespoirs. Sur les bancs de béton, le long du parapet, des flaneurs fascinés. On les entend envier la paix des morts qui sont déjà morts. Philosophie de corniche. En attendant, pour rien au monde ils ne céderaient leur place au soleil. La journée touche à son milieu. Les taquineurs de fretin remballent leurs boulettes de mie. Beyrouth, à son bord, déroule un ruban de langueur. Ceux qui savent viennent y refaire le monde et s’y défaire du poids des jours, et comme ayant atteint aux limites griffées par les vagues où le quotidien n’a plus cours, ils en reviennent rincés, blanchis, avec deux pieds droits pour ne jamais se lever du mauvais. Fifi ABOUDIB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Trois femmes. La soixantaine gaillarde. Brushing de la veille, encore en choucroute, maquillage et bijoux, pas nonchalant de lèche-vitrines, mais ici, rien à lécher que la mer et le vent qui passe. Le vent colporte des bribes de conversation. Des recettes de cuisine légère qu’on essayera au retour, une fois ôté le jogging-suit, revêtu les tacchi et le tailleur, après avoir payé son tribut à la lutte contre l’ostéoporose. Deux hommes, avec des résolutions difficiles à prendre seul. Brioche de la cinquantaine bien arrosée, rasage approximatif, à rectifier avant de nouer la cravate. Pour l’heure, panoplie flambant neuve du parfait marcheur, comme ces Japonais équipés jusqu’au béret pour leur partie de golf en cage. Sans doute l’habit fait-il le moine dans certains cas, et la motivation ne prend-t-elle sa forme...