Devant des témoignages de torture, des libérations en échange d’argent et la douleur des familles, l’Onu qui administre le Kosovo fait du règlement de la question des détenus albanais en Serbie et de celle des disparus la priorité avec l’arrivée du nouveau pouvoir à Belgrade. Quelque 950 Albanais sont encore prisonniers en Serbie, contre environ 2 000 en juin 1999 après la fin des bombardements de l’Otan sur la Yougoslavie, selon la Mission de l’Onu au Kosovo (Minuk). Ces prisonniers, principalement de guerre, ont été transférés en Serbie peu avant l’arrivée de l’Otan au Kosovo. Ce sont «des otages illégaux d’un régime qui était illégal», affirme un analyste occidental basé au Kosovo, Lewis Sell. La Minuk entend maintenant profiter du changement politique à Belgrade pour résoudre, en «premier» lieu, ce «problème crucial». Outre l’éloignement des détenus de leur famille restée au Kosovo, la question des prisonniers est d’autant plus pressante à régler que des personnes qui ont recouvré la liberté affirment avoir été torturées, selon la responsable du bureau des droits de l’homme à la Minuk, Maria Elena Andreotti. «Certains sont battus avec des bâtons, on les prive de nourriture ou de médicaments», affirme-t-elle, en se basant sur «au moins cinquante témoignages». Ces derniers jours, les familles de détenus ont été plongées dans un désarroi encore plus grand, puisque le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), qui est le seul habilité à visiter les détenus albanais en Serbie, n’a pas eu accès aux prisons, selon Mme Andreotti. La Minuk veut aussi résoudre au plus vite le problème car les familles ne sont pas toutes égales devant la détention. «Dans la grande majorité, les gens qui ont été relâchés depuis plus d’un an ont payé leur liberté, entre 11 000 et 18 000 deutschmarks» (4 888 dollars ou 5 624 euros), affirme Mme Andreotti, précisant que l’argent revient aux avocats ou au personnel des prisons. «C’est doublement inacceptable : cette pratique relève de la corruption, et elle crée une fracture entre ceux qui peuvent payer et les autres», note-t-elle. Parallèlement au problème des prisonniers, se pose celui des disparus. Environ 3 330 personnes, dont 80 % d’Albanais, 12 % de Serbes et 4 % de Roms (Tziganes), sont introuvables au Kosovo depuis la fin de la guerre, selon le CICR. «C’est la situation la plus douloureuse. Pour ces familles, la guerre n’est pas finie tant qu’elles ne savent pas ce qu’est devenu leur proche», estime Mme Andreotti. «Elles se raccrochent aux rumeurs les plus folles, comme celles de prisons cachées en Serbie et au Kosovo, même si pour l’instant il n’y a aucune preuve de l’existence de ces prisons», ajoute-t-elle. La question des disparus et des détenus empoisonne la vie des Albanais, qui plus d’un an après continuent à se mobiliser régulièrement pour cette cause. Chaque semaine à Djakovica, dans le sud-ouest du Kosovo, des femmes manifestent, photos de détenus en main, pour obtenir la libération d’un père, d’un frère ou d’un mari. Ce que «déplore» le CICR, c’est que cette question aurait pu être résolue dans le cadre de l’accord militaro-technique signé en juin 1999 entre Belgrade et l’Otan. «En vertu du droit international, les prisonniers de guerre albanais auraient pu être amnistiés et libérés», note Caroline Douilliez, chargée de la communication au CICR au Kosovo. Mais aujourd’hui l’espoir renaît, avec l’arrivée de Vojislav Kostunica au pouvoir. «On attend au moins du nouveau gouvernement que les prisonniers soient traités humainement, dit Mme Andreotti. Et si Kostunica est un vrai démocrate ou un fin politicien, il sait qu’il a intérêt à libérer les prisonniers albanais ou à les transférer au Kosovo pour montrer qu’il n’est pas un autre Milosevic».
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