Lorsqu’un général d’Alexandre le Grand décida de construire une ville sur l’Euphrate en 300 avant Jésus-Christ, il n’imaginait pas les bénéfices mitigés que lui apporterait l’eau. À la jonction des routes du commerce entre l’Asie et l’Occident, Zeugma fut riche et splendide avant d’être dévastée par les attaques des Parthes, pour aujourd’hui être engloutie par la retenue d’un barrage. Une intense campagne internationale pour sauver Zeugma s’est achevée hier mercredi. Désormais, les eaux du barrage de Birecik, près de Gaziantep (sud-est), vont monter pour la deuxième fois depuis juin et engloutir une autre partie de la ville. Une fois le barrage rempli, il inondera 30 % des 2 000 hectares de Zeugma, que les experts comparent pour sa richesse à Pompéi, engloutie, elle, par la lave du Vésuve en l’an 79. Une course contre la montre de quatre mois dans une chaleur torride a au moins donné à l’équipe d’une centaine d’archéologues turcs et étrangers la satisfaction d’avoir amélioré sa connaissance de la vie à Zeugma et sauvé des eaux plusieurs merveilles. «Je me sens à la fois heureux et triste. Une partie de Zeugma sera engloutie, mais nous avons tout fait pour mettre en œuvre la meilleure stratégie possible dans ces conditions», estime le chef de l’équipe, Kemal Sertok. Moins important que le barrage Les fouilles ont permis de découvrir trois grandes mosaïques et fresques qui décoraient murs et sols des villas des riches habitants, de nombreuses statuettes, des milliers de pièces et inscriptions attestant d’une remarquable organisation sociale. Trente autres mosaïques ont été enduites d’un produit qui doit les préserver pendant des siècles, puis laissées sur place. «Sur un site aussi vaste que Zeugma, vous ne pouvez jamais tout excaver», explique l’archéologue britannique Robert Early. «Notre mission était d’apprendre à connaître la vie ici aux époques hellénistique, romaine et byzantine, et de préserver sur place ce qui reste pour les futures générations. Je crois que c’est un succès», ajoute-t-il. La direction du barrage de Birecik, entreprise mixte entre l’État turc et cinq sociétés européennes, préfère les bénéfices plus immédiats à l’histoire. «Ce qui est sous l’eau est moins important que le barrage», estime Saffet Atici, directeur du barrage, élément d’un projet géant pour irriguer le sud-est anatolien pauvre et sec et faire face à la demande énergétique croissante du pays. «Le barrage a inondé 4 500 hectares, mais il irriguera 100 000 hectares et produira 2,5 milliards de kWh d’électricité par an, 2 % de la production totale de la Turquie», relève-t-il. Le niveau d’eau ne sera pas immédiatement porté au maximum prévu à partir de mercredi, car la baisse des eaux de l’Euphrate, en raison de la sécheresse, ne permet pas à l’installation de fonctionner à pleine capacité. Mais cela n’aidera pas Zeugma. «Nous avons achevé notre programme. Continuer à excaver serait risqué avec la prochaine arrivée des pluies», explique M. Sertok, à l’exception, peut-être, des fouilles concernant les archives de la ville. La construction de Birecik a démarré en 1996, mais les appels pour sauver Zeugma n’ont commencé à être entendus qu’en juin, lorsqu’une première tranche de la ville a été inondée, soulevant un émoi international. D’autant que les archéologues avaient entre-temps retrouvé des dizaines de mosaïques et fresques – 900 mètres carrés en tout – représentant des scènes mythologiques, destinées à être exposées au musée de Gaziantep une fois agrandies. Le ministère de la Culture devra alors aussi décider de classer ou non les 70 % restants de la ville une zone archéologique protégée.
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