Il a le prénom d’un ange... Gabriel Yared ; un ange devenu célèbre, et qui ferait de la musique rien qu’en bruissant des ailes pour s’envoler. Ses mélodies du silence font chanter les mots, valser les images, s’exprimer des émotions enfouies à l’intérieur de soi. Elles lui permettent surtout de «s’élever au-delà du savoir-faire et des contingences». 9heures 59, quelque part dans Paris. Sonner à la porte, les mains moites, intimidées par une vraie rencontre avec un grand musicien, un grand homme. On entendrait presque la musique – intérieure – monter, gronder... Gabriel Yared est là. En toute simplicité. Un sourire timide égaré dans une barbe folle et des lunettes au bout de son regard profond. Son hospitalité – sans doute libanaise – abolit rapidement les frontières et sa voix mélodieuse accompagne déjà toutes les musiques abandonnées dans un coin de notre sensibilité. Gabriel, qui n’a pas répondu au téléphone depuis plus de 25 ans, qui n’aime pas les interviews et les mondanités, a ce matin les mots qu’il faut et l’envie de les confier à un interlocuteur encore très intimidé. «L’impossible rendu possible» «Dix années de pensionnat chez les jésuites, ça ne s’oublie pas ! Mon enfance, c’est l’impossible rendu possible, une lutte permanente pour devenir compositeur. J’ai des souvenirs incroyables rattachés à mes émotions musicales». Petite intro presque musicale, la note est donnée. Sa première émotion premier coup de foudre, nous confie-t-il, Gabriel l’aura pour un accordéon, «c’était charnel, physique», vu et revu chez les marchands d’instruments de musique, les marchands de ses rêves, à Bab Edriss. Ce – déjà – «Bélier Noir», comme il se qualifie, du signe de la Balance mais «très volontaire et très déterminé», menacera son père, le jour de ses 6 ans, de se jeter sous un train s’il ne lui achète pas ledit accordéon – cette anecdote lui fut rapportée plus tard par ses parents. La menace prise au sérieux, Gabriel suivra des cours avec un professeur tchèque qui, désolé, dira à ses parents, au bout de deux ans : «Je n’ai plus rien à lui enseigner». Mais le jeune élève veut apprendre le solfège, ce qu’il appelle «l’alphabet primordial». Il rencontre au collège l’organiste Bertrand Robillard, professeur, entre autres, de Boghos Gelalian, Toufic Succar et Assi Rahbani. Il lui enseignera le piano une petite demi-heure par semaine. «Mon professeur doutait de mes capacités. C’était toujours de l’a peu près, de la débrouillardise. Moi, je voulais composer. Je regardais la page mais surtout ce qu’il y avait avant et après. J’avais faim de musique». Les cours seront interrompus par la disparition du maître. Gabriel a 14 ans et, toujours, cette boulimie d’encore plus. «À sa mort, j’avais la clef de l’orgue, la clef du paradis. Monter à la tribune, c’était une montée vers le nirvana. L’armoire était pleine de partitions de Bach. De 14 à 16 ans, j’en ai lu autant que possible». M. Robillard est remplacé par M. Hazarabédian. «Il m’a compris tout de suite et m’a fait connaître toutes les musiques». Gabriel achève ses études scolaires à 16 ans, enseigne le piano chez les jésuites et se dirige prudemment vers des études – formelles – de droit. «Quoi faire d’autre ? Je n’avais qu’une seule idée en tête mais il n’était pas question d’en faire un métier. Mes parents s’y opposaient». Pour assouvir son insatiable appétit musical, il joue tous les soirs au piano-bar de l’hôtel Phoenicia, «de la variété française que je n’aimais pas du tout, mais aussi du jazz, du blues» et déchiffre les partitions classiques que ses parents lui rapportent de leurs voyage en Europe. Il se lie d’amitié avec le compositeur Guy Sacre, «il m’a initié à la musique contemporaine» et compose ses premières œuvres, «simplement, par instinct», une Valse pour une escarpolette ainsi qu’une œuvre chorale sur un poème de Paul Valéry. Le «Bélier Noir» découvre également, fasciné, Sergeant Pepper’s Lonely Heart des Beatles. «J’ai relevé, note par note, tous les instruments qui y figuraient, pour comprendre comment c’était fait». À la fin de sa deuxième année de droit, Gabriel est convié au Brésil par Augusto Marzagao, directeur du Festival de la chanson. Il compose pour l’occasion une «petite chanson», Song Without Love qui sera interprétée par Gwenn Owens et remporte le troisième prix. «C’était écrit» «Des fois je me demande comment j’ai fait ça? Pourquoi moi et pourquoi ça?». C’était écrit..., aime-t-il à répéter en reprenant son souffle encombré par une cigarette complice. Gabriel Yared restera à Ipanema presque deux ans. «Au bout de deux mois, je parlais déjà le brésilien comme les Cariocas et cela grâce à mon acuité auditive conjuguée à ma volonté de communiquer à tout prix». Avec un groupe de six musiciens, il joue tous les soirs dans une boîte de jazz, le Number One, ses propres compositions, des airs brésiliens. «C’est étrange... je composais déjà, depuis longtemps, des bossas novas. Je trouvais cette musique élégante». Et collabore enfin avec Ellis Regina et Ivan Lins. Décidé à rester au Brésil, l’enfant prodige rentre au Liban faire ses adieux à ses parents. Il obtient alors une bourse du ministère de la Culture, «un an d’études à Paris, et l’opportunité d’éduquer mes connaissances instinctives». En 1972, Gabriel intègre l’École normale de musique, «comme touriste», avec pour professeur le grand Henri Dutilleux. «J’ai arrêté au bout d’un an, je n’ai rien appris mais j’ai beaucoup observé. Je n’avais pas le temps, il fallait que je vive». Pour ce faire, il poursuit son apprentissage de la vie intérieure, celle qui l’intéresse le plus. Il écoute, attentif, toutes les musiques du monde, absorbe, méditatif, toutes les religions des êtres. Et enregistre avec les Frères Costa une dizaine de chansons ramenées du Brésil. «Les musiciens qui étaient là en ont parlé partout. J’ai été perçu comme un orchestrateur». Gabriel Yared devient ainsi, de 1973 à 1979, l’orchestrateur des plus grands noms de la chanson française, Dutronc, Hallyday, Aznavour, Julien Clerc et les autres. «Mais ce métier commençait à m’étouffer. Il me fallait bouger, me renouveler». En 1976, il devient producteur de Françoise Hardy, Michel Jonasz, Michel Fugain. «Je composais, je trouvais des auteurs, je dirigeais. J’étais dans une œuvrette». Puis, avec cette même impatience et cette même exigence qui stimulent constamment sa quête, il choisit d’arrêter tout en 1979. «J’étais obsédé par Bach, Beethoven. Je n’étais pas un exemple pour moi-même, j’avais besoin de discipline». Pendant deux ans, il apprend et retient les enseignements de maître Falk. «J’ai tout repris à zéro». «Je me fais mon cinéma» Et parce que c’était écrit... «Pendant ces cours, j’ai rencontré Jean-Luc Godard grâce à Jacques Dutronc». Le premier entretien avec le metteur en scène de Sauve qui peut la vie se passe mal, mais les deux artistes fous arrivent enfin à s’entendre. «J’ai écrit sans avoir vu les images. C’est ainsi que je travaille. J’ai besoin de brouillard pour faire parler l’imaginaire, alors je me fais mon cinéma». Depuis, Gabriel Yared a composé plus d’une quarantaine de bandes originales de films, La Lune dans le caniveau ; Les Petites Guerres de son ami Maroun Bagdadi, puis 37.2 le matin ; Camille Claudel qui furent nominés aux Oscars et récompensés aux Victoires de la musique, L’amant – qui a décroché la Victoire de la musique en 1992, le César de la musique en 1993 et une nomination au International Musical Visual Award –The English Patient qui a obtenu le Golden Globe Award, le First Golden Satellite Award, l’Oscar de la meilleure musique, le British Academy of Arts and Television Award, le Indie Award en 1997, ainsi que le Grammy Awards, la Victoire de la musique et le prix de la Sacem en 1998. Il mit également en musique City of Angels ; The Talented Mr. Ripley qui ont glané de nombreuses récompenses. Il a été nommé Chevalier puis Commandeur dans l’Ordre des arts et lettres, distinctions qu’il préfère taire, en toute modestie, tout en précisant : «Les prix, c’est bien, c’est gratifiant, mais il ne faut surtout pas s’en croire». Gabriel Yared continue à se multiplier ; on peut encore le retrouver dans des musiques de films publicitaires, «il faut que le concept me plaise», dans des génériques télévisés, dans des ballets, tel Clavigo mis en scène par Roland Petit à l’Opéra de Paris, en octobre 1999, «un grand jour pour moi». Enfin, il prépare un concert à la Mostra de Valence prévu pour octobre prochain. Depuis quelques années, il a créé une académie de musique à l’intention des jeunes intitulée Pleiade, pour le bonheur de «voir fleurir des talents autour de moi, sentir que la musique a des alliés». Et de rajouter : «La musique est une vraie prière qui monte de l’âme, un don sacré qui exige qu’on le cultive, qu’on le vénère. Un dialogue avec les anges». Bientôt midi, deux heures de conversation, de confessions échangées. L’interlocuteur encore plus intimidé par la simplicité de ce grand monsieur repart, la tête pleine de mots devenus musique, puis silence. Dans la Cité des Lumières, un ange passe...
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