S’agissant de la fondation de Carthage, est-il besoin d’insister sur les avantages du site? Ils sont évidents pour qui regarde une carte. De Carthage à Motyé, à la pointe occidentale de la Sicile, par ce bras de mer de 200 kilomètres passait normalement d’est en ouest tout le trafic que des intérêts particuliers n’engageaient pas dans les Charybes et Scylla du détroit de Messine. Les Phéniciens y étaient arrivés d’un seul coup d’aile depuis Chypre tout l’entre-deux étant encombré d’Hellènes ou en voie de l’être. Mais en débouchant sur ce seuil, ils découvraient devant eux un libre domaine ouvert à leurs ambitions commerciales. D’autres l’auraient exploité de proche en proche ; ce n’est pas ainsi qu’ils ont procédé. Leur chronologie place à peu près au même moment la fondation, d’une part, de Gadès (Cadix) – 1110 – et Lixus sur la côte marocaine et, d’autre part, d’Utique au fond du golfe de Porto-Farina – 1101. Une longue activité navale de reconnaissances et de raids exceptionnels, voire de rotations régulières ont dû précéder la fondation des colonies véritables. Mais il est certain que dès les origines de cette conquête invisible, les limites extrêmes de l’empire avaient été fixées ; qu’ayant repris élan en Libye, à Utique, les Phéniciens s’étaient portés tout de suite au plus loin, jusqu’aux Colonnes d’Hercule au-delà desquelles s’offraient à leur convoitise, à Lixus, l’or que leurs flottes ramenaient de la mystérieuse Caéré, à Gadès, les richesses de Tartessos, l’argent des montagnes andalouses et l’étain que les marins tartessiens allaient chercher aux îles Cassitérides en face de la Bretagne. Ayant ainsi saisi d’emblée les deux positions-clés de leurs entreprises océanes, ils devaient s’employer, par la suite, à les relier à la base de départ par des échelles organisées de 35 en 35 kilomètres (étape moyenne du voyage diurne) : de Rusicade (Philippeville) à Cullu (Collo), d’Icosium (Alger), à Tipasa, d’Iol (Cherchel) et de là à Gunugu (Gouraya), etc., tout le long de la côte de l’Afrique du Nord où elles jalonnaient la route de l’Ouest, cependant que Motyè, Palerme et la Sicile occidentale, Caralis (Cagliari), Nora, le Monte Sirai et la Sardaigne méridionale, Ibiça dans les Baléares, défendaient contre les incursions étrangères le rebord septentrional de ce chenal réservé.
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