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Actualités - Chronologie

"Secrets de famille" Le lourd poids des non-dits

Le vingtième siècle est celui de la chute des tabous. Des interdits, qui des milliers d’années durant ont ligoté l’humanité, sont aujourd’hui abolis. Ce qui ne veut pas dire, toutefois, que nulle interdiction n’est plus de mise. Bon nombre d’entre eux, servant de base à la vie commune des hommes, persistent et leur transgression constitue ce qu’on qualifie de «secrets» (lire «honte») de famille. Ils n’épargnent aucune classe et on les retrouve avec une fréquence égale dans les cours royales et les hameaux perdus, les milieux cultivés, les taudis. S’ils ne cachent pas toujours des errements tragiques, ils font quand même partie de «faux pas» que les familles enterrent soigneusement dans les cachots de leur mémoire. On les bannit de toute mention, faute de pouvoir les annihiler, dans l’espoir que le temps les couvrira de sa poussière. Inceste, adultère, certaines maladies, viol, faillites morales et financières, naissance illégitime et bien d’autres turpitudes font partie de cette benne dont les émanations démolissent souvent ceux qui, en principe, le rideau de fumée devrait protéger. On sait aujourd’hui que, souvent, sinon toujours, le climat brumeux qui entoure les secrets de famille est bien plus néfaste que l’aveu. Selon les psychologues, si certains secrets, qui concernent personnellement un individu, ne doivent pas lui être cachés, la vérité révélée brutalement peut entraîner d’irréparables dégâts psychiques. Doit-on conclure donc que tout secret est bon à dire ? S’il s’agit d’une expérience qui concerne la propre intimité du sujet, rien ne l’oblige à la révéler aux autres, puisque tout être humain a droit à un domaine strictement privé et le devoir de le préserver... En revanche, si le secret est lourd à porter et menace la quiétude et l’équilibre psychologique de celui qui le porte, mieux vaut le confier à la personne intéressée ou, à défaut, à ses proches. Généralement, face à semblables dilemmes, les spécialistes ont comme règle que l’on ne doit cacher à un proche, enfant ou adulte, des faits qui le concernent directement et de manière directe. Or si tous les faits traumatisants ne deviennent pas automatiquement des «cadavres dans le placard», certaines familles vivent des drames qu’elles évitent soigneusement d’évoquer par la suite. Le suicide d’un parent très proche, la mort d’un enfant en bas âge, la disparition ou le départ-abandon d’un père énamouré sont des évocations qu’on enfouit dans le silence, dans l’intention de s’épargner et d’épargner les êtres chers. Or, d’après les spécialistes, la parole libère. Elle aide à surmonter, tandis que passé sous silence, enfoui dans le noir inviolable, tout événement, même anodin parfois, risque de prendre des dimensions terrifiantes... Le climat qui s’installe dans semblables circonstances est nuisible pour tous. L’homme qui en voulant protéger sa femme lui cache ses graves ennuis de travail, l’épouse qui perçoit le malaise et lui imagine diverses causes la concernant, les enfants tourmentés par la suspicion d’être à l’origine du malaise familial entraînent des dégâts disproportionnés, quelquefois irréparables, qui risquent de marquer profondément tout le monde. La charge affective La gravité du secret dans des cas semblables consiste «dans la charge affective» qu’il concède à l’événement qu’il cherche à étouffer ou taire. Les séquelles seront aggravées avec le temps, car le secret originel entraîne de nouveaux secrets qui vont se greffer sur le problème initial. Selon les études scientifiques effectuées à ce propos, tout individu soumis aux effets du non-dit d’un membre de son entourage, même si lui-même n’en est pas clairement conscient, tendra à son tour à «créer» ses propres secrets ! D’où le fait que, souvent, les mêmes «secrets» rebondissent sur deux ou même trois générations. Les enfants, d’ailleurs, devinent très vite qu’on leur cache quelque chose et ils s’en rendent responsables du malaise ambiant. Même si on ne peut leur raconter en détail la raison du problème, il est fondamental, d’après les pédopsychiatres et les psychologues, de leur dire que les sentiments négatifs qu’ils perçoivent dans l’entourage (angoisse, tristesse, irritabilité, mauvaise humeur, préoccupations intenses) ne sont pas provoqués par eux mais qu’ils ont des causes qui ne les concernent pas (professionnelles, sociales, financières, etc.) et les dépassent... Les enfants, en effet, bien plus et mieux que les adultes sentent instinctivement qu’on leur cache quelque chose tout en faisant des efforts pour laisser croire qu’ils ne perçoivent rien. Les « non-dits palpables » Il est certain que les secrets «suintent» sans qu’on s’en rende compte. Changement brutal d’expression, de réaction, d’attitude traduisent le malaise et l’embarras provoqués par une image, une phrase, une allusion anodine en apparence qui réveille des souvenirs pénibles. Que de déchirements n’occasionnent des mots, tels que «bâtard», «cocu», «viol», «fou» ou «suicide», jetés sans aucune arrière-pensée au cours d’une conversation, d’une émission, d’un récit... Trahis par un sursaut, une grimace, un raidissement brutal, les porteurs de souvenirs cachés se dévoilent face à ceux qui les aiment et les connaissent si bien. Il va de soi que quand le secret est celui de polichinelle, connu de tous, sans que le premier concerné le soupçonne, les conflits et les problèmes s’intensifient et les difficultés s’aggravent. Penser que se taire pour protéger les autres évite les conflits et préserve la quiétude des siens, quand on porte l’épineux fardeau d’un événement ou d’un fait caché dissimulant la vérité, c’est aller au-devant de douloureuses conséquences. Il arrive toujours un moment où la vérité éclate, les relations s’enveniment, la communication se détériore, l’ambiance devient suffocante. Plus tôt il est révélé, plus tôt l’entourage l’intègre à son psychisme. À condition, bien entendu, de savoir trouver «les mots pour le dire»... Car un aveu n’est pas un paquet qu’on lâche pour se soulager, mais une grande souffrance qu’on confie à autrui...
Le vingtième siècle est celui de la chute des tabous. Des interdits, qui des milliers d’années durant ont ligoté l’humanité, sont aujourd’hui abolis. Ce qui ne veut pas dire, toutefois, que nulle interdiction n’est plus de mise. Bon nombre d’entre eux, servant de base à la vie commune des hommes, persistent et leur transgression constitue ce qu’on qualifie de «secrets» (lire «honte») de famille. Ils n’épargnent aucune classe et on les retrouve avec une fréquence égale dans les cours royales et les hameaux perdus, les milieux cultivés, les taudis. S’ils ne cachent pas toujours des errements tragiques, ils font quand même partie de «faux pas» que les familles enterrent soigneusement dans les cachots de leur mémoire. On les bannit de toute mention, faute de pouvoir les annihiler, dans l’espoir que le...