C’est en présence de 150 invités étrangers, de responsables de l’USJ et d’amis, que l’ambassadeur de France Philippe Lecourtier a remis au père Sélim Abou les insignes de chevalier de la Légion d’honneur. M. Lecourtier a présenté le père Abou comme un homme aux multiples facettes, ayant accompli un parcours aussi dense qu’intéressant : brillant élève, homme de foi, grand professeur et chercheur, le père Abou est également un administrateur et un recteur qui a tablé sur une vocation d’ouverture de son université. Prenant à son tour la parole, le recteur de l’USJ a notamment estimé qu’il ne méritait pas la distinction dont l’honorait le président Jacques Chirac. Selon lui en effet, «on ne prime pas une passion». Après avoir évoqué ses «démêlés avec la langue française» qui l’a successivement «séduit, trahi et utilisé», le père Abou a déclaré : «Monsieur l’ambassadeur, «En toute logique, je considère que je ne mérite pas la distinction dont m’honore le président de la République : on ne prime pas une passion ! C’est cette passion d’ailleurs qui fut à l’origine de mon obstination à fonder à l’Université Saint-Joseph, après la fermeture de l’École supérieure des lettres où j’avais enseigné treize ans, une faculté des lettres et des sciences humaines, devenue aujourd’hui, avec ses six départements et ses cinq instituts, un véritable empire, au point qu’il a fallu lui construire de nouveaux locaux, avec l’autorisation bienveillante de la France à qui appartient la plus grande partie du terrain sur lequel s’élève l’édifice. «Non, on ne prime pas une passion, mais une action lucide et volontaire fondée en raison. Une telle action anime, depuis 125 ans, la politique francophone de l’Université Saint-Joseph. Plus difficile à promouvoir aujourd’hui que par le passé, mais par le fait même plus pressante que jamais. C’est cette urgence qu’a perçue M. Jacques Chirac lorsque, au cours de sa visite au Liban en 1996, il nous a proposé un partenariat renforcé – dont les effets se poursuivent jusqu’aujourd’hui – avec un consortium d’universités françaises, sous l’égide des deux ministères des Affaires étrangères et de l’Éducation nationale. Cette initiative bénéficiait de l’appui discret mais décisif de M. Rafic Hariri, alors président du Conseil des ministres, à qui il me plaît de rendre hommage. (Je le remercie aussi de la confiance qu’il a toujours accordée à l’Université Saint-Joseph avant même qu’il n’accédait au poste de Premier ministre). «Le développement considérable que connaît aujourd’hui l’Université Saint-Joseph n’eut guère été possible si mon prédécesseur le recteur Ducruet n’avait conféré à cette université un statut d’autonomie en redéfinissant ses liens avec les deux anciennes institutions de tutelle, la Compagnie de Jésus et l’Université française ; s’il ne l’avait dotée d’une administration centrale fortement structurée et de statuts appropriés : s’il n’avait, tout au long de la guerre, assuré sa survie, en reconstruisant chaque fois ce qui était détruit et en créant trois centres universitaires régionaux, au Nord, au Sud et dans la Békaa (...). «Le recteur actuel n’a pas de raison de se plaindre de son sort. Il opposerait volontiers un démenti à cette déclaration de Montaigne : “J’ai vu en mon temps cent artisans, cent laboureurs plus sages et plus heureux que des recteurs de l’université et lesquels j’aimerais mieux ressembler”. Plus sages ? Peut-être ! Plus heureux ? J’en doute. Un recteur d’université a toutes les raisons d’être aussi heureux qu’un artisan ou un laboureur, lorsqu’il peut compter sur une équipe d’administrateur et d’enseignants pénétrés de leur mission et passionnés par leur tâche, lorsqu’il a la responsabilité d’une institution où l’émulation tourne rarement à la rivalité et où le pouvoir s’exerce en termes de service. C’est le cas à l’Université Saint-Joseph. J’en remercie les membres du conseil ici présents, et, par leur intermédiaire, l’ensemble du corps enseignant et du personnel administratif. «Si le Conseil de l’Université s’occupe de la gestion administrative et académique de l’université, le Conseil stratégique se préoccupe des orientations qu’elle est appelée à suivre à moyen et à long terme. Les membres qui le composent – d’éminentes personnalités françaises, libanaises et francophones – appartiennent aux hautes sphères de la politique, de l’administration, de l’économie ou de la finance. J’avoue avoir craint un moment que le soutien à l’Université Saint-Joseph ne leur parût une cause bien secondaire, voire négligeable, par rapport aux responsabilités liées à leur charge. Mes craintes se sont révélées sans objet. L’Université continue à bénéficier de leur fidélité et de leur soutien. Je les en remercie chaleureusement. «Monsieur l’ambassadeur, «Permettez-moi, pour terminer, d’exprimer une opinion personnelle sur la politique francophone. La francophonie se veut un rempart contre l’hégémonie d’une seule langue et le règne d’une pensée unique. Aussi se donne-t-elle pour principe d’action prioritaire la promotion de la diversité linguistique et culturelle. Ce principe manifeste sa pertinence au plan de la francophonie institutionnelle qui, avec ses 52 États membres, constitue un espace géostratégique d’importance et, en se rapprochant, comme elle le fait, de l’arabophonie, de l’hispanophonie, de la lusophonie, comme le dit un linguiste, “les contours d’une possible politique linguistique mondiale dont le projet serait de rééquilibrer les rapports de force entre les grands ensembles linguistiques, d’aménager la galaxie des langues”». «Mais dès qu’on aborde la francophonie sociolinguistique, la promotion de la diversité linguistique et culturelle tend à se convertir en un vague éloge de la diversité au but incertain. Ce qu’on appelle “le dialogue des langues et des cultures” signifie-t-il simplement leur coexistence pacifique ou bien leur entrecroisement et leur interpénétration ? s’agit-il, pour le français, d’être une langue et une culture parmi les autres, juxtaposée aux autres, ou de continuer à être ce qu’il a toujours été depuis les Lumières : un ferment de développement, destiné à enrichir les autres langues et à féconder les cultures correspondantes, tout en acquérant à leur contact des déterminations nouvelles ? «Une réponse pertinente est peut-être celle que fournit l’expérience libanaise. Les Libanais peuvent être trilingues ou polyglottes, mais ce qui a contribué à forger leur identité nationale – cette identité fédératrice des différences ethnoculturelles issues des communautés –, c’est le français dans sa conjonction étroite avec l’arabe, langue officielle du pays et, dans sa forme dialectale, langue maternelle des Libanais, le français est vécu non seulement comme une langue de communication, mais aussi et surtout comme une langue de formation et de culture à portée identitaire. Il en résulte un bilinguisme fondamental au sein duquel s’échangent idées et valeurs. L’idée d’universel, horizon naturel de la conscience rationnelle, se pose alors comme une idée régulatrice qui préside à la comparaison différentielle des deux cultures et des valeurs dont elles sont porteuses».
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