L’industrie informatique ne crie pas à la victoire. Le coup de massue apparemment infligé à Microsoft par le département de la Justice ne fait oublier à personne que la décision du juge Thomas Penfield Jackson, si elle survit un jour à la procédure d’appel, aura finalement peu de poids sur le destin du géant du logiciel. «La décision du juge n’a aucune chance d’entrer en vigueur avant au moins deux ans, et même si elle est finalement appliquée, elle ne suffira pas à altérer la pression que Microsoft fait peser sur la concurrence», estime Tom Gruber, fondateur et directeur informatique d’Intraspect, une société qui développe des applications pour le commerce électronique entre entreprises. «Il ne s’agit pas d’une scission en deux parties égales, dans la mesure où le système d’exploitation ne représente guère plus de 20 % des anticipations de chiffre d’affaires», renchérit Chris Le Tocq, analyste chez Dataquest. «Microsoft se retrouvera certes dans un contexte plus compétitif mais finira par s’en tirer parce que c’est une entreprise compétitive», dit-il. Les ténors de la Silicon Valley se sont refusés à commenter publiquement la décision du juge. Seul Sun Microsystems, un principal adversaire de Microsoft dans le procès, a laconiquement déclaré dans un communiqué que «la décision du juge Jackson est une réponse appropriée aux violations graves et répétées par Microsoft de la loi antitrust». Microsoft a beau susciter des haines passionnelles dans la Silicon Valley, le coup porté par le gouvernement au géant du logiciel crée en outre un semblant de malaise dans ce bastion de la libre-entreprise. «La nouvelle économie suscitée par les nouvelles technologies s’est épanouie parce qu’elle s’est développée largement à l’abri des interférences gouvernementales», a rappelé Business Software Alliance, une association professionnelle de l’industrie du logiciel spécialisée sur les questions de propriété intellectuelle, dans une lettre adressée mercredi aux candidats présidentiels Al Gore et George Bush. Sans compter qu’un argument invoqué à plusieurs reprises par Microsoft pour rejeter le fondement du dossier a semé le doute dans les esprits : la loi antimonopole, un texte contemporain de la Constitution américaine, est trop archaïque pour s’appliquer à une industrie marquée par une évolution rapide et perpétuelle. Profondément enraciné dans le système américain, le Sherman Act a été conçu pour garantir les conditions d’un marché concurrentiel équitable afin d’éviter la concentration du pouvoir économique, tout comme dans le domaine politique, la Constitution établissait la séparation des pouvoirs. «Compte tenu des changements intervenus sur le marché (depuis le début du procès contre Microsoft), je crois qu’il n’est plus nécessaire de scinder Microsoft», a déclaré Rob Enderle, vice-président du cabinet d’étude Giga Information Group. «La prochaine vague technologique, ce sont les applications sur l’Internet, or c’est un marché que Microsoft a des difficultés à pénétrer». Une partie de la Vallée estime en effet que l’arrivée de nouvelles technologies axées autour du réseau, et non plus de l’ordinateur, menace la position de Microsoft en favorisant l’essor d’une architecture informatique où la nature du système d’exploitation importera peu et où différentes plates-formes informatiques pourront cohabiter. Chris DiBona, porte-parole de VA Linux, une société de développement d’applications basées sur la fameuse plate-forme Linux, estime même que «c’est aujourd’hui un moment idéal pour être dans l’industrie informatique, contrairement à 3 ou 4 ans auparavant lorsque Microsoft était véritablement en position de contrôle». Selon lui, «le DOJ a raison», mais l’industrie informatique est actuellement parfaitement en mesure de se développer sans cette intervention gouvernementale.
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