Ce samedi après-midi, le local de l’Union des handicapés du Liban regorge de monde. Un monde différent, un monde sur fauteuil roulant ou qui marche, d’un pas hésitant, à l’aide de béquilles. Un monde qui n’a pas eu accès à l’enseignement, mais néanmoins souriant, heureux de se retrouver là, pour bavarder, pour partager les peines et surtout les joies, puisque ce samedi l’épouse d’un handicapé de l’association vient de mettre au monde une fillette en parfaite santé. Au début, on rechigne à parler de son ignorance ou de son manque de formation professionnelle, et puis les langues se délient, progressivement. Chacun raconte l’expérience scolaire qu’il a vécue, si limitée soit-elle. Des souvenirs accompagnés de souffrance, puisque la majorité des personnes présentes ont eu la polio durant leur enfance, et qu’elles ont vécu des années de soins et d’interventions chirurgicales. Aucune rancune ne transparaît dans les propos de Chadia, 22 ans, quand elle raconte que l’école où elle était à Mreijé l’a refusée parce qu’elle tombait constamment. Opérée et envoyée dans une école spécialisée, elle n’a pu supporter d’être trop âgée pour sa classe et a préféré rester chez elle. Aujourd’hui, Chadia peut lire, mais avec difficulté, ne sachant toujours pas écrire. Et pourtant elle travaille ou plutôt se fait exploiter, dans une usine, à emballer le chocolat, de 9 heures à 6 heures, 6 jours sur 7, moyennant 300 000 LL par mois, sans compter les soirées non comptabilisées, où il faut travailler parfois jusqu’à minuit pour rattraper le retard. À l’association, tous les cas ressemblent étrangement à celui de Chadia, et les handicapés présents, dont la majorité est atteinte de polio, ont tous rejoint les bancs de l’école trop tard, vu les nombreuses années de traitement, ou les opérations qu’ils ont dû subir. Si certains ont pu s’en sortir et bénéficier d’une instruction minimale, les autres n’ont pas supporté d’être assis sur les mêmes bancs que des enfants beaucoup plus jeunes, de subir leurs vexations, leurs moqueries parfois. Ayant atteint l’âge adulte, ils n’ont aucune formation professionnelle et sont souvent exploités dans les métiers qu’ils exercent, comme l’est Chadia dans son usine de chocolat, ou Samir qui encaisse 200 000 LL par mois en tant que standardiste de téléphone à Naamé, travaillant 8 heures par jour, sans assurance, ni sécurité sociale. «Puis-je être satisfait d’un travail qui ne me paie ni mes cigarettes ni mes habits ?», demande-t-il. L’Union des handicapés du Liban représente une planche de salut pour tous. Ils n’y viennent pas seulement passer le samedi après-midi, mais suivent les sessions de formation professionnelle assurées par le centre, sessions d’ordinateur ou de fabrication de maquettes. Izzat est aujourd’hui rémunéré par l’association pour les maquettes qu’il fabrique. Ce n’est pas le Pérou certes, mais autrefois réparateur de tapis persans, il s’est retrouvé au chômage à cause du déferlement de la main-d’œuvre étrangère sur le marché de l’emploi, beaucoup moins chère. L’association s’est alors chargée de lui assurer une formation de maquettiste, domaine encore vierge de toute concurrence, et envisage de lui donner un diplôme pour qu’il puisse s’installer à son compte, une fois sa formation achevée. Ihab, 26 ans, a quitté l’imprimerie où il travaillait. «Au bout d’un mois, on m’a donné 150 000 LL en guise de salaire, et 50 000 LL de pourboire, dit-il, un rien amer, alors que le salaire minimum était de 300 000 LL. J’ai été exploité à cause de mon handicap, et pourtant j’étais instruit et avais acquis une formation d’ordinateur», déplore-t-il. Aujourd’hui, Ihab a suivi les nouvelles sessions d’ordinateur du centre et apprend le métier de maquettiste pour se donner un maximum de chances de trouver du travail, pour ne plus être exploité à cause de son handicap.
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Ce samedi après-midi, le local de l’Union des handicapés du Liban regorge de monde. Un monde différent, un monde sur fauteuil roulant ou qui marche, d’un pas hésitant, à l’aide de béquilles. Un monde qui n’a pas eu accès à l’enseignement, mais néanmoins souriant, heureux de se retrouver là, pour bavarder, pour partager les peines et surtout les joies, puisque ce samedi l’épouse d’un handicapé de l’association vient de mettre au monde une fillette en parfaite santé. Au début, on rechigne à parler de son ignorance ou de son manque de formation professionnelle, et puis les langues se délient, progressivement. Chacun raconte l’expérience scolaire qu’il a vécue, si limitée soit-elle. Des souvenirs accompagnés de souffrance, puisque la majorité des personnes présentes ont eu la polio durant leur...