En quelque dix années de guerre civile, l’État sierra-léonais a perdu ses deux principales sources de revenu. Les touristes ont fui les longues plages de sable immaculé. Les grands hôtels ont été détruits, incendiés, pillés. Le diamant, lui, est toujours là, mais sa commercialisation échappe à tout contrôle. Pour l’État, comme pour les Nations unies, c’est le diamant qui finance la rébellion du Front révolutionnaire uni (RUF). Le contrôle des zones diamantifères serait aussi le seul objectif des rebelles et de leurs mentors. Pour les diamantaires de Freetown, le problème n’est pas aussi simple. Selon eux, les rebelles ne contrôlent que moins de la moitié des zones de production. Environ 80 millions de dollars annuels sur un potentiel d’achat de l’ordre de 200 millions pour l’ensemble du pays. «Sachant que la moitié environ du diamant est volée par les mineurs eux-mêmes, ce qui reste, 40 millions de dollars, ne suffit pas pour justifier toute cette guerre», estime l’un d’eux. La contrebande est générale, car les diamants ne sont pas encombrants et donc faciles à dissimuler. «Le gouvernement ferme les yeux et en est complice», estiment certains professionnels. «Ils n’y connaissent rien et ne se rendent pas compte», dit un autre. La contrebande s’explique aussi par les distances. Il est souvent plus rapide depuis les zones diamantifères de l’est de la Sierra Leone de se rendre en Guinée ou au Liberia que de venir à Freetown. Dans ce milieu très «fermé», portes blindées et anonymat sont de rigueur. La plupart des diamantaires ne souhaitent pas donner leur nom, encore moins être cités. Officiellement d’ailleurs ils n’existent plus, puisque toutes les licences d’exportateurs ont été annulées fin 1999 par le président de la «commission stratégique des ressources minérales». Ce président n’était autre à l’époque que Foday Sankoh, le chef historique du RUF, hissé à la tête de cette commission avec statut de vice-président de la République par la vertu d’accords de paix signés à Lomé en juillet 1999 entre le gouvernement et la rébellion. La demi-douzaine d’«exportateurs officiels» – ils ont payé leur licence 50 000 USD chacun alors qu’une licence de «dealer» ne coûte que 3 000 USD – attendent un nouveau statut. Ils restent dans l’ombre. Ils attendent, mais sont pressés. Juillet est en effet la «saison du diamant», l’arrivée des pluies apporte l’eau nécessaire au lavage du gravier. Ils n’en ferment pas les yeux pour autant. Ils voient quotidiennement des commerçants libanais acheter du diamant mais ne les voient jamais exporter ou payer des taxes... «Le niveau des importations annuelles du pays, marchandises, pétrole, riz, est de l’ordre de 200 millions de dollars. Or, la banque centrale ne met que 30 millions de dollars par an à disposition des importateurs lors d’enchères où les acheteurs ne paient d’ailleurs pas très cher», explique un vieux routier du négoce. «Le gouvernement devrait se rendre compte que le diamant – acheté en leones, la monnaie nationale – est le seul moyen pour les commerçants de financer leurs importations. La vente des marchandises sur le marché local, très cher, en leones, permet ensuite de racheter du diamant qui permettra d’obtenir du dollar clandestinement...», poursuit-il. «Le gouvernement sait tout ça. Il ne tient qu’à lui de changer les règles. Moi je suis pour une régulation du marché par l’introduction d’un “passeport du diamant”, d’un “certificat d’origine”, garanti au départ par le gouvernement et à l’arrivée sur le marché d’Anvers», fulmine Frank Karefa-Smart, l’un des doyens sierra-léonais du diamant sur la place de Freetown. Lui aussi attend de nouvelles règles, il ne veut pas en dire plus.
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