Des mois durant, la seule perspective de l’évacuation du Liban-Sud a donné des sueurs froides à nos responsables : le Liban-Sud unilatéralement évacué mais pas le Golan, mais qu’allait-on donc croire ? Pour se dédouaner vis-à-vis de l’allié syrien ils n’auront épargné aucune condition, aucune réserve, aucune mise en garde : toutes gesticulations destinées à dissuader Israël de retirer ses billes, de signifier à un aussi inconstant occupant qu’il était évidemment libre de s’en aller s’il y tenait vraiment, mais que c’était là un hasardeux coup de poker. Et qu’il ne pouvait donc espérer en retour le calme et la sécurité à la frontière, car il restait encore les territoires syriens, les réfugiés palestiniens, les survols aériens, les prisonniers… et, pour finir, ces désormais célèbres fermes de Chebaa perdues il y a un demi-siècle entre Liban et Syrie, dans l’indifférence la plus totale, puis reperdues à l’ennemi. Les sinistres visiteurs du soir sont enfin repartis ; mais en dépit des très louables initiatives ou déclarations qui ont salué le départ israélien, l’État continue de donner – au monde comme aux Libanais – la même et fâcheuse impression d’hésiter, sinon de reculer, devant le premier et le plus naturel de ses devoirs : le déploiement de l’armée régulière dans la zone libérée. Attendre pour étaler la force publique que les soldats de l’Onu aient fini de constater l’intégralité du retrait, comme l’explique la rhétorique officielle, n’est guère rationnel et pas très digne de surcroît. Car aux termes des résolutions 425 et 426, la Finul est censée aider l’État libanais à rétablir son autorité jusqu’à la frontière : l’aider en effet, ce qui suppose au moins une certaine simultanéité dans les déploiements ( prévue d’ailleurs dans la résolution 433 ), non le faire à sa place et lui offrir sur un plateau d’argent un Sud idyllique où règneraient l’ordre et la concorde, et où il ne resterait plus qu’à se soucier d’élections. Cela dit, qu’arriverait-il si la force onusienne constatait que le retrait n’est pas tout à fait intégral, ou si le quitus onusien délivré à Israël n’avait pas l’heur de satisfaire Beyrouth ? L’État, en cela conséquent avec lui-même, se croirait-il tenu alors de bouder les territoires récupérés, de leur dénier sa protection armée, au motif que quelques mètres manquent à l’appel ? Autre argument officiel, non moins absurde : dépêcher l’armée au Sud ce serait, entend-on ânonner, rendre un service gratuit à l’ennemi, ce serait se faire honteusement le gardien de sa frontière. Erreur, ce sont nos propres frontières en réalité qu’il s’agit de protéger : à la fois contre les manœuvres de l’ennemi et contre toute tentative suspecte de l’attaquer par-dessus la frontière ou à travers celle-ci, de le provoquer, de pousser sinon d’inviter ce récidiviste de l’invasion à revenir un jour, pour ne plus s’en aller cette fois. Ce n’est certes pas servir Israël que de déployer l’armée : encore que le retour à la situation d’armistice, explicitement cautionné il y a quelques jours à la Cnn par le président Lahoud, va nécessairement commander l’aménagement d’un no man’s land de part et d’autre de la frontière, assorti de l’obligation de faire obstacle à toute tentative d’infiltration d’irréguliers armés. En se décidant, hier, à barrer la route aux foules de «résistotouristes» allant se défouler un bon coup à la porte de Fatma – ce qui a fait couler le sang dimanche – les autorités ont d’ailleurs paru prendre conscience de ces inévitables contraintes, imposées par la loi internationale. À la communauté internationale qui se mobilise aujourd’hui pour lui, qui s’apprête à fournir des effectifs supplémentaires à la Finul, à des pays comme la France cruellement échaudée pourtant par le désastre de Drakkar, l’État libanais est tenu de montrer qu’il est le premier à assumer les risques inhérents à toute libération, à toute pacification : qu’il ne se soucie pas seulement d’en engranger confortablement les lauriers politiques internes. Mais c’est surtout aux citoyens qu’est due la présence déclarée, évidente, massive de l’armée au Liban-Sud : à ces populations prises depuis plusieurs décennnies entre deux feux, qui ont subi d’effroyables pertes humaines, qui ont vu brûler leurs maisons et leurs maigres récoltes et qui n’aspirent plus qu’à vivre en paix à l’ombre de la légalité. Les pèlerinages des responsables dans les zones libérées ; les assurances de justice aux miliciens en fuite qui, pour leur malheur, écopent de l’infâmante exclusivité de la collaboration ; les appels au retour des innocents civils qui, après avoir longtemps servi de sacs de sable à l’occupant, risquent maintenant de se retrouver qui ouvrier de voirie, qui femme de ménage pas chère de l’autre côté de la barrière où ils ont cherché refuge : tout cela, c’est excellent pour le moral bien sûr. Mais dans ce cas précis, la sécurité effective – et avec elle le moral – ne souffrent aucun substitut à l’armée, une armée qui empêcherait les règlements de comptes, dépossessions et autres rapines. Aucun substitut, certes : ni la résistance, comme l’a magistralement souligné, vendredi dernier à Bint-Jbeil, un cheikh Nasrallah sorti très grandi des dangereuses griseries du triomphe, ni les forces de police et de gendarmerie dont les prestations sont encore loin de répondre aux attentes des citoyens, même pour des besoins aussi élémentaires que la sécurité routière. Parce que toute armée n’a d’autre raison d’être que de garder les frontières ; parce que cette armée-là, unie, forte de 70 000 hommes et qui coûte assez cher au contribuable, on n’a cessé de nous répéter depuis des années qu’elle était vouée à gérer la libération ; parce que l’État des institutions ne saurait réellement exister, s’il se refuse à faire usage de son premier instrument d’État ; parce que la libération n’est rien sans des hommes libres, car préservés par l’État de l’anarchie ; parce que les arsenaux du Sud sont aujourd’hui ouverts à tout venant, que des villages entiers vivent dans l’inquiétude et que des gosses sautent tous les jours sur des mines, il est grand temps de clôturer la kermesse : trop de chantiers attendent le premier coup de pioche, la première apparition d’une légalité musclée.
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