Les îles Fidji vivent depuis six jours dans l’attente du dénouement d’une tentative de coup d’État sur fond de conflit racial entre les deux principales composantes de la population, perpétré par un homme d’affaires très controversé. Beaucoup de choses séparent toujours les Indo-Fidjiens, arrivés du temps de la colonisation britannique pour exploiter la canne à sucre et qui forment 44 % de la population, et les Fidjiens Mélanésiens, population indigène de l’archipel (51 %). Pendant que les chefs coutumiers se concertaient hier pour la seconde journée consécutive dans les «baraques militaires de la Reine Elizabeth», à la sortie de la petite capitale tropicale qu’est Suva, les partisans des putschistes grillaient le cochon et cuisinaient les taros (patates douces) dans le lait de coco sur les pelouses mêmes du Parlement. L’instigateur du coup d’État, George Speight, dément chaque fois qu’il en a l’occasion toute brutalité à l’égard de ses otages. Mais selon le leader par intérim de la coalition gouvernementale, Tevita Momoedonu, le Premier ministre, gravement battu, aurait besoin d’une hospitalisation urgente. Père de trois enfants en bas âge, de deux femmes différentes, et diplômé de commerce et de marketing en Australie et aux États-Unis, George Speight devait être entendu au tribunal lundi dernier pour une affaire d’extorsion de fonds. Client régulier des deux boîtes de nuit les plus populaires de Suva, Traps et JJ’s, Georges Speight est revenu à Fidji il y a trois ans, après un séjour d’affaires en Australie qui a mal tourné. Depuis qu’il s’est autoproclamé Premier ministre, il souhaite restaurer la suprématie des droits indigènes à Fidji, qu’il estime flouée par l’influence de la communauté indienne dans tous les secteurs de la vie fidjienne. Volontiers qualifié d’arrogant et même de «bestial» par l’un de ses compères de tournées nocturnes, il convoque des conférences de presse à une heure du matin et donne des rendez-vous fantaisistes aux journalistes étrangers près des barrages de police. Il se déclare d’ailleurs «totalement libre» de ses mouvements. L’attitude de la police et de l’armée est des plus ouvertes à l’égard de Georges Speight et de ses sympathisants, dans le but officiel de ne pas aggraver une situation déjà tendue. Cela faisait exactement un an que le nouveau gouvernement à majorité indofidjienne était au pouvoir à Suva quand le coup est intervenu. La dernière fois qu’un gouvernement à dominante indienne avait été élu, en mai 1987, il avait été renversé avant même d’avoir eu le temps de prendre véritablement ses fonctions par un coup d’État militaire. Le Premier ministre d’aujourd’hui était alors ministre des Finances. L’auteur du coup de 1987, le général Sitiveni Rabuka, avait au fil des ans modéré sa position jusqu’à prôner l’adoption d’une nouvelle constitution plus juste à l’égard de la minorité indienne. Mais ce n’est qu’en mai 1999 que des élections démocratiques eurent lieu, menant la coalition indofidjienne du gouvernement Chaudhry au pouvoir avec une très confortable majorité. Des rumeurs de coup d’État, assorties de campagne d’intimidation, n’ont cessé de circuler dans l’archipel mais personne ne comptait sur Georges Speight pour mener une telle action.
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