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Actualités - Chronologie

Regard - Hommage à Guvder La vérité pérégrine

Lors d’une cérémonie émouvante au musée de Cilicie du catholicossat arménien d’Antelias, vendredi dernier, Sa Sainteté Aram 1er a remis une haute distinction honorifique à Guvder pour couronner sa longue carrière d’artiste et de professeur émérite, lui qui a formé des nombreux artistes tels Assadour, Norikian, Barsoumian. Ont pris la parole à cette occasion pour mettre en valeur les différentes facettes artistiques et pédagogiques de la personnalité et de la carrière de Guvder, Anita Toutikian, au nom de l’Association des artistes arméniens, Sylvia Agémian, conservateur-adjoint du musée Sursock, qui a évoqué la parole évangélique sur le Royaume des Cieux qui doit être «pris de force», Georges Haddad, directeur de l’Académie libanaise des beaux-arts où Guvder enseigne depuis dix ans, qui a rappelé que celui-ci a été élu à plusieurs reprises par les étudiants meilleur professeur de l’année, Joseph Tarrab, et enfin le patriarche Aram 1er qui a souligné l’indissociabilité des identités arménienne et libanaise de Guvder. La cérémonie s’est déroulée dans le cadre d’une exposition rétrospective des œuvres de l’artiste, dont la dernière, un dessin de dix mètres de long au roseau et à l’encre de Chine. Voici l’allocution prononcée à cette occasion par Joseph Tarrab. Dessiner sans relâche Depuis plus de trente ans que je connais Guvder, je l’ai toujours comparé à un torrent de montagne, à la folle énergie d’une eau vive qui se précipite, emportant tout dans sa course irrésistible. Sauf que l’énergie de Guvder n’est pas une énergie descendante, par pur gravité, mais une énergie ascendante. Comme si là-haut, au sommet de son Ararat personnel, l’attirait fatalement une arche mystérieuse qu’il lui faut absolument rejoindre envers et contre les vents et les marées d’insignifiance de la vie ordinaire pour y porter non point sa branche d’olivier, lui pourtant le plus pacifique depuis des dizaines d’années, dans un déluge d’encre noire. Parce qu’il a su préserver sa capacité d’étonnement, d’adhésion au monde, d’admiration des œuvres du génie humain, parce qu’il n’a cessé de vouloir émuler ces suprêmes dessinateurs que furent Callot, Jordaens, Rembrandt, Picasso, parce qu’il pouvait s’absorber complètement dans la configuration d’une vertèbre de vache, d’un masque africain, d’une théière, d’un vase étrusque ou d’un galet, parce qu’il fut un collectionneur éclectique d’objets de fouille et d’objets incongrus, y compris les objets en plastique rejetés par la mer sur les plages dont il fit d’étonnants assemblages, parce qu’il a toujours su entretenir le feu sacré dans son cœur, son âme et son esprit, mais également dans son corps de grand sportif et nageur devant l’Eternel et dans ses doigts agiles, Guvder est encore en mesure à 80 ans, de dessiner sans relâche ni répit de l’aube à minuit, comme s’il avait une réserve inépuisable de passion, d’entrain et d’ardeur, comme si cette inlassable activité mentale et physique était elle-même sa fontaine de Jouvence. C’est la pratique du dessin perpétuel qui lui donne la force de dessiner comme si, souffle venu d’ailleurs, le dessin avait besoin de passer à travers lui en tant que médium pour pouvoir prendre forme concrète, noir sur blanc. Lorsque, fascinés par cette stupéfiante capacité de recommencer vingt fois le même dessin pour tenter de saisir, par une virtuosité toujours plus poussée, une approximation toujours plus serrée, ce je-ne-sais-quoi et ce presque-rien que lui seul devine et qu’il croit lui échapper encore quand tout autre que lui les croit déjà atteintes, nous lui disons qu’il semble courir après le vent, il réplique, avec sa fougue électrisante : «Non, pas après le vent, après l’extase». L’extase C’est donc l’extase qui est le secret de l’arche sur le sommet de l’Ararat. L’extase : c’est là une finalité hautement insolite pour le travail d’un artiste à l’occidentale, je veux dire d’un artiste qui n’a pas été formé dans la tradition extrême-orientale du Zen où le dessin doit finir, à la limite, par se dessiner tout seul parse que le dessinateur s’y est complètement identifié. Mais il semble que la pratique du roseau et de l’encre de Chine comporte une dynamique et une logique intrinsèques qui font aboutir ceux qui s’y adonnent à des rivages semblables, sans que l’observateur extérieur puisse se douter de ce cours invisible des choses. L’extase : cette réponse inattendue, qui commence par déconcerter, signifie que Guvder est d’abord en quête non point de l’approbation des autres, mais de la sienne propre, de son agrément à lui-même. Or, il est toujours insatisfait, donc toujours motivé à chercher encore plus loin. Est-ce à dire que l’extase est un pur mirage qui recule à l’instar de l’horizon à mesure que l’on avance vers lui ? Non : c’est dans l’insatisfaction même que l’extase prend sa source et non point dans un but final dont on ne peut jamais savoir si on l’a atteint ou pas parce qu’il n’a pas de figure connue d’avance. Si elle prend sa source dans l’insatisfaction, c’est-à-dire dans l’exigence d’un surcroît de perfection, c’est dans le mouvement et l’effort perpétuels, le perpétuel geste (et je dirai aussi la geste perpétuelle) du dessin indéfiniment recommencé qu’elle prend son cours aventureux. C’est elle, l’extase, qui renouvelle sans cesse l’incroyable énergie de Guvder, l’extase qui n’est pas un lac de plaine mais un torrent de montagne, un chemin impromptu qui se fraie lui-même en cheminant, un sentier qui ne mène nulle part sinon au plus profond ou, si l’on préfère, au plus haut de soi, là où marche sans jamais s’arrêter la vérité pérégrine de l’être. À cette vérité en pèlerinage, cette vérité qui change pour rester elle-même, Guvder, dans sa saggesse folle ou sa sage folie, a consacré toutes ses ressources, nous donnant à tous une exemplaire leçon de vie. Pour le jeune homme que j’étais, la rencontre de Guvder fut une expérience quasi initiatique, la révélation d’un type d’humanité alternatif, enthousiaste, désintéressé, généreux, authentique dans une société totalement fausse et mercantilisée. Il est resté tel qu’il était. Je lui en garde une profonde reconnaissance.
Lors d’une cérémonie émouvante au musée de Cilicie du catholicossat arménien d’Antelias, vendredi dernier, Sa Sainteté Aram 1er a remis une haute distinction honorifique à Guvder pour couronner sa longue carrière d’artiste et de professeur émérite, lui qui a formé des nombreux artistes tels Assadour, Norikian, Barsoumian. Ont pris la parole à cette occasion pour mettre en valeur les différentes facettes artistiques et pédagogiques de la personnalité et de la carrière de Guvder, Anita Toutikian, au nom de l’Association des artistes arméniens, Sylvia Agémian, conservateur-adjoint du musée Sursock, qui a évoqué la parole évangélique sur le Royaume des Cieux qui doit être «pris de force», Georges Haddad, directeur de l’Académie libanaise des beaux-arts où Guvder enseigne depuis dix ans, qui a rappelé...