Le 12 mai 1998, les troupes érythréennes pénétraient dans le nord de l’Éthiopie, ouvrant le seul conflit armé en cours entre deux États africains, qui a fait jusqu’à présent des dizaines de milliers de morts et 600 000 déplacés. Deux ans après, la communauté internationale s’efforce toujours d’obtenir un règlement pacifique entre Asmara et Addis-Abeba alors que les combats menacent de reprendre à grande échelle entre les «frères ennemis» qui ont massé chacun plus de 300 000 hommes de part et d’autre des lignes de front. Une mission du Conseil de sécurité des Nations unies, menée par l’ambassadeur américain Richard Holbrooke, a effectué mardi et mercredi sans grand succès une navette entre les deux capitales pour ramener les deux pays à la table des négociations ajournées à Alger le 5 mai. M. Holbrooke a averti mercredi à Asmara que l’Éthiopie et l’Érythrée étaient sur le point de reprendre les combats. «Nous sommes très proches d’une reprise des hostilités. Le déclenchement d’une nouvelle série de combats constituerait immédiatement la guerre la plus importante sur le continent», a-t-il poursuivi. «La menace de guerre n’a pas été écartée par notre voyage, mais peut-être avons-nous ouvert la voie à une avancée et une reprise des pourparlers», a-t-il ajouté avant de regagner New York. Officiellement, il s’agit de régler un différend sur le tracé de la frontière portant sur quelques centaines de kilomètres carrés mais, pour tous les analystes, les raisons de la guerre sont à chercher dans une mauvaise «digestion» de l’accession à l’indépendance de l’Érythrée. La semaine dernière, l’Institut international d’études stratégiques de Londres (IISS) estimait encore dans son rapport annuel que le conflit était «appelé à perdurer». Ses causes, précisait l’institut, «n’ont rien ou peu à voir avec le tracé des frontières» mais concernent des «problèmes endémiques» comme le développement économique, la monnaie, le commerce et le fait que l’Éthiopie n’a «plus d’accès direct à la mer». La victoire militaire à Asmara des guérilleros du président érythréen Issaias Aferworki en 1991 et à Addis-Abeba de ses alliés tigréens sur le régime du colonel Mengistu Haile Mariam avait conduit à une indépendance sans heurts en 1993 de la province érythréenne après un référendum. Toutefois, aucun des deux alliés n’avait envisagé les futurs problèmes qui allaient empoisonner les relations entre les deux pays. L’Éthiopie avait perdu sa façade maritime et ses ports d’approvisionnements, Assab et Massawa. L’Érythrée, avec quelque 3 millions d’habitants face à environ 60 millions d’Éthiopiens, devait de son côté supporter les conséquences du décrochage de son économie jusque-là imbriquée dans celle de son voisin du sud. Quant au tracé de la frontière, une commission conjointe n’a jamais pu conclure. À ces difficultés, s’ajoute une dimension psychologique. Personnalité forte, Issaias Afeworki a joué un grand rôle dans la victoire en 1991 des partisans du Premier ministre éthiopien Meles Zenawi et aurait pu s’estimer mal récompensé par ses anciens protégés. La guerre éthio-érythréenne, marquée par de grandes batailles entrecoupées de longues pauses, est elle-même atypique. Elle se déroule loin des caméras et les opérations militaires sont très circonscrites sur quatre fronts : Badmé, Zala Anbesa et Tsorona au nord de l’Éthiopie, et Burie à l’est. Si plusieurs centaines de milliers de personnes ont été déplacées, la population civile a généralement été épargnée par les combats, à l’exception de rares bombardements aériens. En revanche, les deux armées se faisant face dans des tranchées, les combats ont été particulièrement meurtriers, parfois de vraies «boucheries» comme à Tsorona où au printemps 1999 les troupes éthiopiennes ont subi de lourdes pertes devant les tranchées érythréennes. Auparavant, en février, les troupes éthiopiennes avaient repris Badmé, symbole pour Addis-Abeba de l’«agression érythréenne». Après deux ans, l’effort de guerre a mis à genoux l’économie des deux pays qui comptent parmi les plus pauvres de la planète et sont menacés aujourd’hui par la famine après trois ans de sécheresse.
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