Les commerçants, souvent très riches, de l’immense bazar de Téhéran, traditionnellement fief des conservateurs, se laissent de plus en plus convaincre qu’une victoire des khatamistes donnerait un nouveau souffle au commerce international. Acteur important de la révolution islamique il y a 21 ans, «lâchant» le chah dont il était le principal rival, le bazar, «ville dans la ville et économie dans l’économie», dans le sud de Téhéran – 300 000 personnes y travaillent et 600 000 s’y rendent quotidiennement –, a fait bloc depuis lors avec le régime. Depuis vingt ans, le bazar soutenait «les gens en place», les conservateurs et, en 1997, il a majoritairement voté Ali Akbar Nategh-Nouri contre Mohammad Khatami au scrutin présidentiel. L’Association islamique du bazar, proche du régime, avait, lors des troubles de juillet dernier, clairement exprimé son hostilité aux manifestations estudiantines, lancées par des partisans de Khatami. En ces premiers jours de campagne, les conservateurs sont beaucoup plus actifs. Sur les murs, les affiches de leurs candidats sont voyantes. Mohsen Rezaï, une personnalité de droite, que ne récuse pas toutefois une partie de la gauche, ancien chef des Pasdarans, est omniprésent sur les murs. Mais dans les esprits, le ton est différent. «Cela va de mal en pis ici», dit Hossein Abdolghassemi, orfèvre aujourd’hui, mais cheminot à la retraite. «Celui qui fait marcher les affaires sera le candidat des bazars. Que ce soit l’ancien président Ali Akbar Hachémi-Rafsandjani ou Mohammad-Reza Khatami, cela revient au même à mon avis. Mais de plus en plus, nos commerçants veulent Khatami, et ils voteront donc pour le frère du président», ajoute-t-il. Mohammad-Reza Khatami conduit la liste du Front de la participation, le parti de la gauche réformatrice, à Téhéran. «Ce que nous voulons, c’est un marché stable», ajoute-t-il mécontent du cours actuel de l’or (8 dollars le gramme 18 carats). «60 % du bazar sont pour Khatami. C’est lui que nous aimons le plus», explique l’un des plus riches bijoutiers du bazar, qui tient boutique depuis 60 ans et qui refuse de dévoiler son identité. «Au bazar, les conservateurs ont empêché Khatami d’agir. Khatami est un homme intelligent. Il est en phase avec la réalité du monde moderne. L’Iran le comprend, y compris le bazar», affirme-t-il. «Nous voulons travailler avec tout le monde, avec les Européens, les Américains, les Arabes. Khatami nous soutient, pourquoi les autres refusent-ils toute ouverture ?», poursuit-il. Outre les «bijoutiers», les marchands de tapis du bazar – 50 ruelles comprenant chacune 50 boutiques – ont aussi une immense influence, même si leur poids économique diminue, en raison de la crise. «Oui, les bazars sont pour Khatami. Ce sont des hommes d’affaires, ils voient d’abord leurs intérêts. C’est vrai que nous avons cru en Nategh-Nouri. C’était un réflexe de pouvoir. Mais aujourd’hui, c’est plutôt Khatami, et son frère Mohammad-Reza aux élections en qui nous croyons», explique Nasser Youssefi, marchand de tapis, qui travaille avec ses deux frères cadets. «Du temps du chah, le bazar pouvait briser le régime s’il fermait trois jours. Mais l’économie et le commerce de l’Iran ne sont plus dans le bazar. Le bazar, ce n’est plus qu’un nom, un symbole», poursuit-il. «85 % du commerce sont entre les mains de l’État. Cela doit changer», dit-il. «Depuis que Khatami est au pouvoir, nous avons constaté que les clients étrangers, en particulier les femmes, viennent plus facilement, nous parlent plus librement. Cela ne suffit pas pour relancer le négoce du tapis, qui va mal, mais cela nous rapproche du monde», ajoute M. Youssefi.
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