«Où sont les millions ? Où est le peuple arabe ?», fredonne un jeune Palestinien en descendant la rue vers la position de l’armée israélienne, au carrefour à l’entrée d’el-Bireh. Cette chanson libanaise, qui passe en boucle à la radio officielle palestinienne, est apparemment devenue l’hymne de l’intifada d’al-Aqsa. Les jeunes Palestiniens ne semblent pas attendre leur salut de la seule solidarité arabe. Ils font tournoyer leurs frondes en arrivant en vue des bornes de béton bicolores, derrière lesquelles veillent les Jeeps de l’armée israélienne. Nombre d’entre eux sont venus tout droit du cimetière, où, dans une marée de drapeaux de toutes les couleurs, un millier de personnes ont accompagné le «martyr» de la veille vers sa sépulture. Le rouge des mouvements de la gauche palestinienne y côtoyait le vert et noir du Hamas islamiste, ainsi que le jaune du Hezbollah chiite libanais. «Vengeance, Vengeance», crie la foule qui suit le corps de Saer Mahmoud Ali, 18 ans, tué d’une balle dans la tête. «Hezbollah, frappe Tel-Aviv !», scandent hommes, femmes et enfants à l’approche du cimetière où la dépouille est finalement portée en terre, sous les salves d’honneur d’un groupe d’hommes en cagoule, armés de Kalachnikov. Les jeunes ne s’attardent guère près de la tombe. À pied, en voiture, nombre d’entre eux se rendent sans attendre au carrefour d’el-Bireh. Un groupe de jeunes, le visage dissimulé par un keffieh, se prépare, sous un abri en béton, à quelques mètres des bornes. Un peu plus loin, un jeune coiffé d’une casquette se hâte vers le front, avec dans chaque poche une bouteille remplie d’un liquide brunâtre. Les premières pierres commencent à s’élever, mais seules celles des frondes atteignent les Jeeps israéliennes. Les premiers tirs israéliens, des balles caoutchoutées dont l’une heurte à hauteur d’homme un panneau de signalisation, éclaircissent les rangs des lanceurs de pierres, qui désertent la rue pour se mettre à couvert. Au fur et à mesure que les vagues se succèdent, les soldats israéliens semblent débordés. Apparemment touché, l’un d’eux s’écroule sur l’asphalte. Il parvient finalement à monter à l’arrière de sa Jeep, qui s’éloigne sous les hourrahs de la foule. Les assaillants s’enhardissent et gagnent l’auvent de la première épicerie de la rue, à quelques mètres des Jeeps. La riposte est immédiate. Un feu nourri éclate. Commence alors la noria des ambulances. Une vingtaine de Palestiniens sont blessés en l’espace d’une heure. Mais le reflux ne dure jamais longtemps. Des jeunes dévalent la rue en s’abritant derrière des plaques de tôle ondulées. D’autres font glisser le long de la pente la carcasse d’une voiture, d’où ils harcèlent l’armée israélienne, tandis que des pneus roulent vers le front. Les gaz lacrymogènes parviennent à éloigner les lanceurs de projectiles, qui émergent des fumées suffocants et les yeux rougis, seules larmes versées au carrefour sur l’un de ses martyrs.
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