Alors que la débâcle du scrutin présidentiel force les États-Unis à une intense introspection sur leur système électoral, bon nombre d’Américains considèrent les derniers événements comme une véritable et opportune leçon d’instruction civique. Une semaine après le vote, la confusion a atteint son comble, les résultats de l’élection présidentielle restant suspendus aux arguties juridiques de la Floride, qui, in fine, feront pencher la balance en faveur du républicain George W. Bush ou du démocrate Al Gore. Mais sur leurs lieux de travail, dans les cafés, les taxis, les restaurants, dans les universités, les lycées et de manière omniprésente à la télévision, jamais les Américains n’auront mis autant de passion à parler politique. «Les derniers événements ont provoqué un regain d’intérêt considérable des Américains pour les affaires politiques de leur pays, confirme l’universitaire Carroll Doherty, du Pew Research Center for the People and the Press. Après tout, ils attendent leur nouveau président». L’homme de la rue «est en train de se concentrer sur le texte de la Constitution, le rôle des institutions, le système juridique», renchérit Eric Davis, professeur de sciences politiques à l’Université de Middlebury, dans le Vermont. «Les gens sont en fait beaucoup plus intéressés maintenant que pendant la campagne», dit-il. Même l’actrice Elizabeth Taylor, invitée il y a une semaine à un dîner de gala pour le 200e anniversaire de la Maison-Blanche, a avoué «être hypnotisée» par les péripéties de l’élection, dans un entretien au Washington Post. Dans un pays à l’abstention record, où la plupart des présidents ont été élus ces dernières années par moins de la moitié de l’électorat, les Américains ont soudainement découvert la valeur d’un bulletin de vote. Selon une enquête réalisée ces jours-ci par le Pew Research Center, spécialiste dans l’analyse de l’opinion publique, les trois quarts des Américains interrogés (74 %) estiment que les récents évènements ont accru leur conviction que chaque vote compte. Seuls 24 % des sondés indiquent que les derniers évènements leur laissent des doutes sur l’importance de se rendre aux urnes. C’est au nom de leur précieux vote et pour que leur voix soit entendue que des retraités ont manifesté dans les rues de Palm Beach, en Floride, une scène impensable il y a encore une semaine. Le président Bill Clinton, au lendemain des élections, avait déjà jugé que «s’il y avait jamais eu un doute sur l’importance de l’exercice du droit le plus fondamental en démocratie, le droit de vote, ce qui s’est passé l’a totalement éliminé». «Plus aucun Américain ne pourra jamais plus dire sérieusement “mon vote ne compte pas”», avait-il ajouté d’une voix grave. La participation et l’intérêt pour les affaires publiques de l’électeur américain ne sont certes pas facilités par un système conçu précisément pour empêcher un électorat mal éduqué de choisir son président et son vice-président. Ainsi, les élections ont toujours lieu en semaine, l’électeur doit être enregistré par un parti avant de pouvoir voter, et en raison du système de collège électoral, l’élection présidentielle ne se fait pas au suffrage direct. Avant cette élection présidentielle, la plus chère de l’histoire – près d’un milliard de dollars –, «les Américains avaient surtout appris à être cyniques à propos de leurs hommes politiques», estime Carroll Doherty. Pour Richard Cohen, éditorialiste du Washington Post, ces élections ont déja un vainqueur : «Le peuple américain». Les Américains «ont été justes, ils ont été patients, ils ont exprimé une confiance presque touchante en leur système et – s’il vous plaît, observateurs étrangers, prenez note, ils n’ont jamais une seule fois eu recours à la violence», écrit-il, ajoutant : «Tout ce qui leur manque, ce sont des leaders politiques à leur hauteur».
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