Le système des grands électeurs, qui pourrait pour la première fois depuis un siècle accoucher d’un président élu sans plébiscite populaire national, est au centre de l’imbroglio de la présidentielle américaine du 7 novembre. Ce scénario est rendu possible parce que ce procédé, vieux de deux siècles et inscrit dans la Constitution, demande aux Américains de choisir 538 grands électeurs, qui élisent ensuite le président des États-Unis sur la base d’une majorité de 270 voix. Lors de la rédaction de leur Constitution, au XVIIIe siècle, la plus grande démocratie du monde a choisi d’instaurer un système électoral décentralisé, État par État, dans le but d’éviter «cabale, intrigue et corruption», comme l’a écrit Alexander Hamilton. Le système permet en théorie d’élire le candidat ayant recueilli un soutien franc et massif en dotant chaque État, même le moins peuplé, d’une représentativité grâce à un nombre de grands électeurs égal à sa délégation de représentants et de sénateurs. Pourtant, pour la troisième fois de leur histoire, les États-Unis pourraient se doter d’un président élu sans avoir obtenu la majorité des votes du peuple américain. En 1888, le républicain Benjamin Harrison avait été devancé d’un pour cent par son rival, le président Grover Cleveland, tout en ayant obtenu 233 grands électeurs, contre 168 pour le candidat démocrate. Par deux fois, dans les premières années de la République fédérale, c’est la Chambre des représentants qui avait dû départager les candidats en lice pour l’élection présidentielle. Les voix des 25 grands électeurs de la Floride sont déterminantes pour savoir qui de Georges W. Bush ou d’Al Gore occupera le bureau ovale. Le comptage officiel à l’échelle de la Floride, après recomptage de 65 des 67 comtés, donne une avance de quelques centaines de voix pour George Bush Jr. Des voix qui ne tiennent, pour ainsi dire, qu’à un fil puisque chaque recomptage manuel consiste à examiner précautionneusement les bulletins de votes et à «déterminer... si de la lumière passe au travers», déclare Charles Burton, président de la commission électorale de West Palm Beach. Dans la plupart de la Floride, les électeurs votent en poussant à l’aide d’une pointe un petit bout de papier rectangulaire de 6,35 mm sur 3,175 mm, pré-découpé, jouxtant le nom du candidat. Le bulletin de vote, d’une surface de 8,89 par 17,78 cm, sur lequel figure les noms des grands électeurs et le candidat auquel ils attribueront leur voix. Le problème est que certains de ces petits bouts de papier, les «chads», ne se détachent pas. La machine ne les comptabilise donc pas. «Ne jamais toucher le “chad”», prévient Therese Lepore, qui supervise les élections dans le comté de Palm Beach. Le comptage manuel consiste donc à attribuer au bon candidat les bulletins dont les «chads» sont retenus par un coin, par la tranche («porte battante») ou par trois coins, voire poussés mais non détachés. Dans le cas d’un bulletin dont le «chad» a été poussé mais qui ne laisse entrevoir aucune lumière, les responsables électoraux parlent de «dimple» (fossette). Ils ne sont pas valides.
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