Depuis des années, son profil-signature est devenu un rendez-vous incontournable dans la presse puis à la télévision libanaise. Pierre Sadek – qu’on ne présente plus – fait tour à tour sourire, rire jaune et souvent réagir la majorité trop silencieuse... Ses mots, des calligraphies bavardes, des caricatures, ses outils de travail, des pinceaux à la plume acerbe osent la critique vraie et le parti pris ou à prendre – de la liberté. vec son profil affiché depuis si longtemps, Pierre Sadek est facilement reconnaissable. Même de face. La conversation démarre et, très rapidement, ce fameux profil se met à bouger. Il s’anime dans cet espace qui lui inspire tous les jours un nouveau commentaire sur la vie politique locale et internationale. En une petite minute, un peu comme ses dessins qui prennent vie durant le journal de 20 heures à la LBC, il se met à bouger, raconter une histoire, défendre un point de vue, le sien, qu’il ne veut point neutre mais précis, porte-parole, porte-drapeau de ses propres opinions également affichées le matin dans le journal an-Nahar. Avec lui se mettent à parler et acquiescer les centaines de pinceaux posés sur sa table de dessin, les grands cansons blancs en attente et applaudir les journaux divers lus et analysés durant sa longue journée de travail. Depuis des années, plus de quarante, Pierre Sadek croque le monde et ses politiciens avec un même appétit et une même soif de vérité. Et, ultime privilège, une inspiration intacte. «Tous les matins, lorsque j’arrive au bureau, je sens que c’est le premier jour. Avec, constamment, de nouveaux défis, mais une maturité en plus». Un message à communiquer Cette maturité s’est en fait forgée au fil d’une vie tracée à l’encre de Chine et qui a assisté à ses premiers gribouillages dès l’âge de 6 ans, «j’ai d’abord imité et reproduit la calligraphie arabe découverte dans les livres, avant de passer à l’encre de Chine. Ma première caricature fut celle du président Alfred Naccache. J’étais comme éclairé, guidé». Après avoir obtenu son baccalauréat, Pierre s’enrôle de force – suivant le désir de ses parents – dans la très respectable école technique située à la place Debbas mais rejoint clandestinement – et suivant sa passion – les rangs et les bancs de l’Académie libanaise des beaux-arts. «J’ai pu payer mes études avec mes premiers salaires encaissés en faisant des caricatures – déjà – pour les quotidiens Khawater et al-dabbour». «C’est dans le Dyar, poursuit-il, que l’on a parlé de mon travail pour la première fois», soulignant la nouveauté du style, de l’approche et du traité de ce jeune inconnu. En 1960 et après avoir beaucoup «bougé», au Anwar, en passant par d’autres arrêts obligés, Pierre Sadek intègre enfin l’équipe du Nahar pour une longue complicité qui va s’interrompre en 1975 avec la guerre. «C’était bien la première fois qu’un quotidien offrait huit colonnes et sa juste valeur à la caricature politique. Ce qui m’a permis de la faire évoluer, en faire un art à part entière qui a son propre message à diffuser. Ce n’était plus du remplissage mais un élément essentiel dans le journal. Au même titre qu’un texte». Pierre Sadek se considère – à juste titre – un rédacteur qui s’exprime à travers sa galerie de portraits adaptée à l’actualité, le témoin d’une histoire qui se fait et se défait. Après un silence de deux ans, il reprend ses pinceaux et la parole dans le quotidien Amal, pour une collaboration de huit années. Mais ses dessins s’impatientent, chatouillés par un désir de plus. «En 1986, j’ai eu envie de faire bouger les images, comme je les voyais en les dessinant, et le faire tous les jours». La LBC et Samir Geagea d’une même voix lui donneront tous les moyens de le faire. «Ma seule condition a été et demeure la liberté totale. Depuis 14 ans, personne, bien heureusement, n’intervient dans mon travail, malgré toutes les pressions et les changements subis». En 1992, Pierre Sadek retrouve ses anciennes amours et an-Nahar, «ce qui me fait deux problèmes quotidiens !». Et deux plaisirs… ce monsieur plein d’énergie consacre plus de trois heures par jour à dépouiller la presse locale et internationale, regarder les journaux télés, écouter les bulletins radios et analyser ce lot d’informations pour trouver deux idées et les exprimer, sur quelques colonnes, d’abord, puis sur quelques secondes, «moins d’une minute, en fait. Le rythme est important, il faut faire court, sinon l’image meurt. Un peu comme une anecdote». Amoureux de la politique, «il faut l’aimer et la connaître bien, ne croire en aucune information mais avoir sa propre perception des évènements», et grand ennemi de la routine, «j’essaie tous les jours de créer quelque chose de nouveau», Pierre Sadek est un homme heureux, auteur de quatre livres, Caricature Sadek, Idhak Maa Pierre Sadek, Koulouna Aal Ouatan et enfin Bechir. Il a été décoré par le président Soleiman Frangié en 1972 et a été honoré à l’Unesco en février 2000. Le profil s’est à nouveau figé. Le Gepetto des nombreux Pinocchios locaux a disparu, happé par la page blanche. Alors, «dis-nous tout, marionnettiste…», ce soir, ou demain matin. Carla HENOUD
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