«…Que l’islam ait beaucoup donné aux hommes, cela va de soi : il faut qu’il continue d’être donateur comme principe de réflexion et d’action, comme axe civilisationnel, comme levain d’un pain à venir et – en-deçà ou au-delà de l’observance strictement religieuse – comme accentuation humaniste partageable avec tous. «Ayant cru bon ainsi de définir ma position – celle, je tiens à le souligner, d’un homme de réflexion, profondément concerné par l’objet de son étude –, je voudrais en revenir à l’histoire. J’ai dit à quel point celle-ci, dans le cas de Muhammad, me semblait ambiguë : ambiguë doublement. Elle est, d’une part, et pour qu’elle eût quelque chance de rester vraie, à replacer dans son espace et dans son temps originels dont nous séparent des difficultés et des incompréhensions a priori insurmontables : il faut pourtant s’essayer à le faire si on veut servir la vérité d’un homme et de son message. Elle est, d’autre part, à dégager précautionneusement de toutes les superstructures et de tous les agrégats qui sont venus, au fur et à mesure que l’islam devenait empire et puissance, s’ajouter à elle, la mythifier, la dénaturer en la surnaturalisant, ou encore en l’utilisant à d’autres fins que les siennes propres, la rigidifier dans l’appareil d’un culte intangible. Oserais-je le dire ? Toutes les religions sont menacées par l’icône et l’islam, pour infiguratif qu’il soit, n’a peut-être pas toujours évité de faire de la “sîra nabawiyya”, autrement dit du récit reconstitué et reconstruit des actes et des propos prophétiques, dans leur exemplarité, une sorte de projection figurée à laquelle se doit obligatoirement de répondre, chez chacun des croyants, le plus scrupuleux des respects. La parole divine elle-même, le Coran, s’éclaire, chaque fois qu’il y a lieu, à cette lampe d’un homme qui a toujours dit qu’il n’était qu’un homme et qui a revendiqué comme la source même de son action salvatrice le sort commun, le sien comme celui des autres. La plus haute exemplarité muhamadienne est sans doute là et c’est elle qui me fascine le plus. C’est peut-être la profonde humanité de Muhammad qui le rend si intelligible à beaucoup et si proche de ceux qui récusent les grandes et pathétiques gestuelles du théâtre métaphysique. Celles-ci n’ont d’ailleurs pas manqué à l’islam à travers l’aventure de quelques-uns parmi ses plus purs témoins : je n’en voudrais comme exemple que la passion d’al-Hallâj, si magnifiquement, si ardemment décrite et reprise en compte par Louis Massignon. L’humaniste que je me suis rêvé être et dont j’espère avoir réussi à donner quelque illustration dans mes livres, cet humaniste-là veut, avec ferveur, interroger l’homme à qui il doit tant, depuis toujours, à travers la chaîne des pères».
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