«Qu’est-ce qui me dicte le choix d’actrices blondes et sophistiquées? Nous cherchons des femmes du monde, de vraies dames qui deviendront des putains dans la chambre à coucher». En 1962, faceà François Truffaut, Hitchcock résume grivoisement sa vision des comédiennes et laisse entrevoir, l’espace de quelques mots, les tréfonds nauséeux d’une libido exacerbée. Celle d’un homme-éléphant sanglé dans une éducation victorienne (il a grandi chez les jésuites), mari d’une seule femme cinquante-quatre années durant (la peu séduisante Alma Reville, épousée en 1926), mais débordant d’un désir refoulé pour ses héroïnes. Faute de chambre à coucher, c’est dans la pellicule qu’il trouvera le lit idéal à la matérialisation de ses fantasmes, fixés sur ces blodes plus glaciales qu’un citron givré, mais capables à tout moment d’éruption. «Il n’y a rien de plus sexy qu’un iceberg qui explose», claironne l’empereur du suspense qui donne sa préférence aux Anglaises, Suédoises, Allemandes du Nord et Scandinaves. Ingrid Bergman, Grace Kelly ou Tippi Hedren, trio de tête de la concupiscence hitchcokienne, excitaient bien plus le maître que «la pauvre Marilyn Monroe» ou Brigitte Bardot, qui avaient, selon lui, «le sexe affiché partout sur la figure». Ses poupées, Hitchcock ne savait les chérir qu’à double tranchant: ses films ne ménagent pas les personnages féminins étranglés, poignardés, tortués... et lui, en tournage, ne se montre pas des plus tendres. Ingrid Bergman pleure sur le plateau des Under Capricorn (1949), sans cesse reprise dans son jeu. «D’accord, Hitch, on fera comme vous voudrez», accorde-t-elle. «Non, Ingrid, pas comme je veux, mais comme cela doit être», rétorque-t-il. Quatre ans plus tôt, sur Spellbound le maître multiplie à l’attention de l’actrice «les sous-entendus et les propos au bord de l’obscénité» (dixit Gregory Peck). Grace Kelly (trois films avec Alfred, dont Rear Windou en 1954) subira stoïquement les blagues salaces du réalisateur, qui s’amusait à la provoquer. Kim Novak, inoubliable héroïne de Vertigo est sans cesse critiquée par «Hitch» entre deux prises. Le tyran lui aurait fait recommencer plusieurs fois, non sans plaisir, la scène du faux suicide où son personnage se jette à l’eau tout habillé. Le paroxysme est atteint avec Tippi Herden, que Hitchcock dirige dans The Birds (1963) et Marnie (1964). Convaincu d’avoir retrouvé une muse après s’être fait «plaqué» par Bergman et Kelly (respectivement pour Rossellini et le prince Rainier), Hitchcock se laissera aller, pour la première fois, à des avances explicites. «Ne vous occupez pas de ma femme, elle ne compte pas pour moi», assure-t-il à Tippi, à qui il tente d’imposer garde-robe et fréquentations (il paiera même des techniciens de plateau pour la suivre). «J’étais devenue son obsession. Il me désirait, j’ai refusé ses avances. Il voulait me modeler à sa façon mais je n’étais pas du genre à me laisser manipuler», confiera l’actrice dont la fille, Melanie Griffith, se souviendra du macabre cadeau de Noël offert par tonton Alfred en 1963: un mini-cercueil dans lequel reposait une poupée à l’effigie de sa maman.
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