C’est dans l’inquiétude sur l’ avenir que le Liban passe le cap du Nouvel An. À bien des égards, le pays est aujourd’hui une terre brûlée, à l’image de ces paysages que laissent derrière eux les incendies qui dévorent nos landes. Il se dénude jour après jour de ses institutions, vidées de leur fonction, de sorte que les générations qui se succèdent trouvent de moins en moins d’espace pour s’exprimer, demander justice, agir. Aux trois pouvoirs qui font un État, législatif, exécutif et judiciaire, les voies d’accès sont progressivement fermées. L’État de droit régresse vers la justice discrétionnaire. Bloqués, les canaux de la compétence et du mérite sont remplacés par les canaux de l’allégeance politique et communautaire, quand ce ne sont pas les canaux de la vénalité. Les jeunes générations, seul espoir d’un renouvellement des élites, trouvent de plus en plus difficilement le moyen légal de s’exprimer, d’obtenir leurs droits, pour ne rien dire d’un emploi décent. On en a eu un exemple éclatant dans l’interdiction des manifestations de l’opposition. Le déni de justice opposé à la MTV en est un autre exemple. Interdire à l’autre d’occuper tranquillement l’espace public est une forme de terre brûlée. Mais la politique de la terre brûlée est toujours perdante. Car on ne la pratique que lorsqu’on est au bord de la déroute. De la formule de 1943, que reste-t-il aujourd’hui ? Comme toutes les promesses, ce pacte avait quelque chose d’exaltant et de confus à la fois. D’exaltant parce qu’une tâche nous était confiée, de confus parce qu’une promesse doit être tenue, pour ne pas se transformer en désillusion. Aujourd’hui, nous savons que la «double négation» de 1943 est une sorte de loi sociale et politique, de destin. Notre cohésion nationale demande un effort toujours renouvelé ; elle n’est jamais tout à fait acquise. Sur la voie de cette cohésion, les obstacles et les embûches ont été et sont toujours nombreux, installés là par des volontés hostiles à cette cohésion, par des volontés perverses dont cette cohésion ruine les plans. Ainsi de ce terrorisme idéologique destiné à nous empêcher de nous rencontrer, de nous entendre et de nous comprendre. Il faut dire à notre décharge que dans un Orient tourmenté, fixé dès 1948 sur la Palestine, les choses ont été trop vite. Restés otages de nos différences, nous nous sommes opposés sur les politiques étrangères, en pleine décolonisation et alors même qu’un peuple «sûr de lui et dominateur» nous avait ravi une partie de notre terre. Pour avoir un projet d’avenir, encore fallait-il que les Libanais dialoguent, en se reconnaissant mutuellement comme différents et compatriotes. Il y fallait une maturité que les Libanais n’ont pas eue et n’ont toujours pas. Ainsi, n’ayant pas négocié leur passé, les Libanais n’ont toujours pas d’avenir commun, ou plutôt d’idée précise de leur bien commun. Aujourd’hui, la terre est si brûlée que des Libanais sont tentés de désespérer. Pour les uns, la nostalgie de la Syrie est si forte, et la culture de la servilité si enracinée, qu’elles en viennent à les aveugler. Pour les autres, la tentation est forte de considérer le Liban comme une erreur historique et les sociétés qui le composent comme incompatibles dans un monde livré aux convulsions identitaires. Il y a aussi, certainement, un manque de vision dans tout cela. La vocation du Liban comme terre de convivialité n’avait pas encore, en 1943, émergé aussi nettement qu’aujourd’hui dans les consciences. Le Liban que nous défendons est une idée qui demande à s’incarner, qui aspire à l’être. Retrouver le Liban, sa vocation, sa souveraineté est pourtant possible. Même privés des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, les Libanais peuvent encore agir sur l’avenir. Car il leur reste cette chose inaliénable qu’est la liberté intérieure, la connaissance, la rectitude. Car si le combat pour l’identité et la souveraineté est politique, il est aussi moral. On est même tenté de dire qu’il l’est avant tout. La guerre de 1975-1990 a trouvé en partie ses racines dans la dégradation morale de la société. La dépossession politique des chrétiens du Liban s’accompagne sur le plan moral et spirituel d’une véritable décadence qui rend leur combat politique vide de sens et uniquement axé sur le maintien de privilèges et de jouissance. Déjà à la reconstruction du Liban, l’Exhortation apostolique posait des fondations non seulement politiques et sociales, mais aussi morales. Ce combat, cette résistance, sont en un sens plus importants que la résistance à l’invasion extérieure de notre société. Et c’est le préalable indispensable au dialogue de civilisations, qui est la vocation propre du Liban, son principal projet de société. À la société de la convivialité définie comme vocation propre du Liban, il faut des contenus précis. La solidarité avec notre environnement arabe, dont on a fait un impératif, ne correspond à notre vocation de médiation que si elle s’accompagne d’une volonté de dialogue, d’un engagement irréversible et non équivoque en faveur de la paix. De même, faire du Liban une société de loisirs pour les Arabes ne peut épuiser nos aspirations. La vocation économique du Liban ne doit pas contredire sa vocation historique. La société de la convivialité est une société de la solidarité. Elle ne peut pas être réduite à l’anonymat d’une société de consommation, même si le cadre féerique de vieux centre historique lui est proposé. Ce sont ces vérités qui doivent envahir le Liban. Mais évidemment, tout cela exige une volonté politique cohérente. Et voilà où le combat politique prend le relais. Fady Noun
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats C’est dans l’inquiétude sur l’ avenir que le Liban passe le cap du Nouvel An. À bien des égards, le pays est aujourd’hui une terre brûlée, à l’image de ces paysages que laissent derrière eux les incendies qui dévorent nos landes. Il se dénude jour après jour de ses institutions, vidées de leur fonction, de sorte que les générations qui se succèdent trouvent de moins en moins d’espace pour s’exprimer, demander justice, agir. Aux trois pouvoirs qui font un État, législatif, exécutif et judiciaire, les voies d’accès sont progressivement fermées. L’État de droit régresse vers la justice discrétionnaire. Bloqués, les canaux de la compétence et du mérite sont remplacés par les canaux de l’allégeance politique et communautaire, quand ce ne sont pas les canaux de la vénalité. Les jeunes...