Un jour vous avez cessé d’y croire, mais vous avez continué à faire semblant, avec la forte envie d’y croire quand même encore un peu, juste ce qu’il faut pour convaincre les enfants. L’idée est de leur faire plaisir. Alors vous transmettez le grand leurre comme on a dû le faire pour vous. Vous la racontez, la belle histoire, et le grand chœur des initiés la reprend avec vous. Comme vous l’avez attendu vous-mêmes, et comme vous avez été sages, et comme vous avez ressemblé aux enfants à genoux, priant sur les images. Et comme elles vous confondaient, ces images: Jésus-la crèche, sa paille tiède et Marie intimidée qui ne prend même pas dans ses bras cet enfant étrange, vêtu du seul souffle des bêtes, et qui ne réclame pas son sein. Jésus et ses cadeaux dont aucun enfant ne voudrait: de l’or, de la myrrhe, de l’encens ? Ils paraîtraient bien cruels aux nôtres. Alors, comme sans doute l’humain s’accommodait mal de cette célébration misérable, de ce clair-obscur de la crèche qui est encore un ventre où vagit une existence trop violente pour être déclarée, il a inventé le barbu. Sa tunique rouge et son teint rubicond de fêtard, son ventre d’ogre trop bien nourri et son gros rire de vieux farceur, ses rennes à pompons, sa clochette, son traîneau chargé de tous les surplus industriels de la saison. À la sobriété étique de l’événement divin, il lui avait fallu ajouter des lumières, des paillettes, des bruits, des chants, du manger et du boire. Pour préserver vos propres illusions, d’autres avaient refroidi les cendres et ramoné la cheminée, peut-être ouvert la fenêtre pour la nuit, malgré le froid, préparé des victuailles qu’ils avaient entamées pour faire vrai, tracé des pas boueux sur le plancher pour dénoncer l’intrus... À présent vous le savez: le traîneau, c’est votre voiture, le pôle Nord, c’est le magasin de jouets, la boue des bottes, la vôtre, d’avoir couru sous la pluie. Vous ne viendrez ni par la fenêtre ni par la cheminée: vous avez la clé, et vous avalerez volontiers le petit cognac prévu pour la route, histoire de vous endormir sur leurs rêves. À leur réveil, déjà noyés sous le papier doré vomissant son plastique, ils la poseront encore, la question. Vous le savez à présent: le père Noël, c’est ce qu’on devient quand on est grand. Mais Dieu, heureusement, c’est quelqu’un d’autre. Fifi ABOUDIB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Un jour vous avez cessé d’y croire, mais vous avez continué à faire semblant, avec la forte envie d’y croire quand même encore un peu, juste ce qu’il faut pour convaincre les enfants. L’idée est de leur faire plaisir. Alors vous transmettez le grand leurre comme on a dû le faire pour vous. Vous la racontez, la belle histoire, et le grand chœur des initiés la reprend avec vous. Comme vous l’avez attendu vous-mêmes, et comme vous avez été sages, et comme vous avez ressemblé aux enfants à genoux, priant sur les images. Et comme elles vous confondaient, ces images: Jésus-la crèche, sa paille tiède et Marie intimidée qui ne prend même pas dans ses bras cet enfant étrange, vêtu du seul souffle des bêtes, et qui ne réclame pas son sein. Jésus et ses cadeaux dont aucun enfant ne voudrait: de l’or, de la...