Depuis le 11 septembre, la politique étrangère américaine à l’égard de certains pays semble se jouer à deux voix. La première, menaçante, est celle du Congrès. On se souvient du projet de loi établi par quelques-uns de ses membres contre la Syrie (Syria Accountabiliy Act) accusée de soutenir le terrorisme. Plus récemment, de nouvelles pressions ont été exercées sur Damas pour obtenir la fermeture des bureaux du Jihad islamique dans la capitale syrienne. Et dimanche dernier, le président de la commission du Renseignement, le démocrate Bob Graham, appelait Washington à mener des frappes contre le Hezbollah et le Hamas avant d’engager une opération militaire contre l’Irak. La dernière cible en date du Congrès est l’Arabie saoudite dont des membres de la famille régnante sont accusés d’avoir financé le terrorisme. On apprenait ainsi dimanche soir que l’éventuel versement, indirect, de fonds à deux des kamikazes du 11 septembre par l’épouse de l’ambassadeur saoudien aux États-Unis, la princesse Haïfa al-Faiçal, fille de l’ancien roi Faiçal, faisait l’objet d’une enquête du FBI. Répondant à ces avertissements et incriminations, la Maison-Blanche fait entendre la voix de la « tempérance ». En août dernier, elle demandait au Congrès de renoncer au Syria Accountability Act, rappelant que Damas « coopérait » d’une manière efficace dans la guerre américaine contre el-Qaëda. De même lundi, la Maison-Blanche s’empressait de limiter les dégâts causés par l’accusation du Congrès envers Ryad. Colin Powell expliquait depuis Mexico qu’il était hautement improbable que l’ambassadeur saoudien, le prince Bandar ben Sultan, ou sa femme fassent quoi que se soit, en toute connaissance de cause, pour soutenir des activités terroristes. Ce duo discordant, s’il peut laisser paraître un certain cafouillage du côté de Washington, a toutefois un intérêt majeur : faire parvenir un message fort aux intéressés sans lui donner les traits d’un avertissement officiel, diplomatiquement catastrophique et improductif. Ainsi, la stratégie américaine visant à alterner menaces et assurances envers la Syrie n’est certainement pas étrangère au vote surprise (tout le monde pariait sur une abstention) de Damas à l’Onu en faveur de la résolution américaine contre l’Irak. De même, alors que Ryad rechigne à laisser Washington utiliser les bases américaines d’Arabie lors d’une éventuelle attaque contre Bagdad, les accusations portées contre le royaume pourraient l’inciter à se montrer plus flexible sur la question. L’apparente schizophrénie américaine en matière de politique étrangère pourrait donc être un bon outil pour faire rentrer dans le rang les indisciplinés de la guerre antiterroriste. Quant aux accusations de soutien au terrorisme lancées contre le régime saoudien, elles pèchent quelque peu par hypocrisie. Que les dignitaires religieux du royaume aient pour ambition d’exporter à coups de pétrodollars le rigorisme intolérant du wahhabisme de Rabat à Djakarta ne fait aucun doute. Joseph Lieberman n’apporte aucun élément nouveau lorsqu’il explique que « depuis trop longtemps, les Saoudiens se sont adaptés aux plus extrêmes et fanatiques éléments de l’islam ». Ceci, les États-Unis, partisans de la politique de l’autruche à leurs heures, le savent depuis longtemps, puisqu’ils avaient interdit à la CIA, dans les années 90, de produire des notes d’évaluation stratégiques sur le développement de l’islamisme en Arabie. Pire, c’est également à la demande de Washington que Ryad s’est employé à soutenir financièrement le jihad afghan contre les Soviétiques. Nicholas D. Kristof, éditorialiste au New York Times, rappelle enfin, dans un article le 22 novembre dernier, que dans les années 70 et 80, des citoyens américains, zélés mais malavisés, ont soutenu financièrement les actions terroristes de l’Armée républicaine irlandaise (IRA) alors que le gouvernement américain feignait de tout ignorer à ce sujet. « Lisez les mémoires de Margaret Thatcher et vous trouverez le même type de révolte vis-à-vis du financement américain du terrorisme irlandais que celle que nous ressentons à l’égard de l’implication saoudienne dans le terrorisme islamique », conclut-il. Émilie SUEUR
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