La polémique commence à enfler du côté de Pointe-à-Pitre, après le chavirage du Suisse Steve Ravussin, dans la nuit de mardi à mercredi, alors qu’il était largement en tête de la flotte et assuré d’une superbe victoire. La course est désormais dominée par l’Anglaise Ellen MacArthur, sur son monocoque Kingfisher et un monocoque lauréat de la Route du Rhum devant les libellulles que sont les multicoques, voilà qui ne va pas se faire sans vagues. Les sponsors, qui investissent des centaines de milliers d’euros dans ces araignées des mers, vont la trouver saûmatre et déjà des voix s’élèvent, celle notamment de Philippe Facque, le directeur de course, qui tente de calmer le jeu. « Les monos sont partis 24 heures avant les multis. Il ne faut donc pas établir de comparaison. Nous sommes dans le cas du rallye Paris-Dakar. Il y a un classement pour les autos, un pour les motos et un pour les camions. Ici, il y a deux classements, l’un pour les monos, l’autre pour les multis », dit-il. Toujours est-il que, pour la première fois dans l’histoire du Rhum, les monocoques vont devancer sur la ligne d’arrivée – à moins d’un incident toujours possible – les multicoques. Car, si ce n’est pas MacArthur, ce sera son compatriote Mike Golding, tous deux largement en tête devant le français Michel Desjoyeaux sur son trimaran Géant. Le départ des anticipés des monocoques est fort simple, même si le directeur de course en invoque une autre. Depuis l’arrivée des multis sur le circuit, les monocoques toujours largement dominés ne récupèrent que des miettes de publicité. Aussi ont-ils exigé depuis quelques années – ce fut le cas lors de la Transat « Jacques-Vabre » – ce départ avancé avec l’espoir qu’à l’arrivée l’écart soit moins important et qu’ainsi eux aussi bénéficient de retombées médiatiques. « Ils ne nous ont rien demandé, affirme Philippe Facque. Si nous l’avons fait, c’est exclusivement dû à des problèmes d’écluse de Saint-Malo. Nous ne pouvions pas faire sortir du port tous les bateaux en même temps. » Les monos ont donc largué les amarres samedi 9 novembre. Les multis le 10 novembre. Aujourd’hui, après l’hécatombe des trimarans, le premier d’entre eux est à 1 340 miles de Pointe-à-Pitre et son arrivée est annoncée pour samedi en soirée. À cet instant-là, Ellen Mc Arthur devrait avoir une bonne nuit de sommeil derrière elle, dans un bon lit moëlleux et quelques ti-punch pour fêter sa victoire, puisque la jeune Anglaise est attendue demain en début de soirée. Le premier arrivé ne sera pas forcément le plus rapide Si Ellen MacArthur ou Mike Golding arrivent avant Michel Desjoyeaux à Pointe-à-Pitre, terme de la septième Route du Rhum, cela ne signifiera pas que l’Anglais victorieux en monocoque se sera imposé au premier des multicoques. Le Rhum 2002, qui a connu deux départs de Saint-Malo, un premier le 9 novembre pour les monocoques et un second le 10 pour les multicoques, est en effet différent des six premières épreuves. Lors de la première édition en 1978, les principes posés étaient simples : on part de l’Europe, où il fait froid et mauvais, et l’on va vers le soleil et les tropiques. Pour que la course soit franco-française, le départ devait se faire dans un port métropolitain et l’arrivée dans un territoire d’outre-mer, pour contrebalancer le prestige de l’autre course en solitaire transatlantique organisée par les Anglais. Tout cela avait été imaginé par Florent de Kersauson, actuel directeur général de Belgacom France. La philosophie de l’épreuve était « tout sera permis ». La mise en place a été confiée à Michel Etévenon, homme venu du show-business (il travaillait avec Bruno Coquatrix à l’Olympia). À l’époque, les multicoques, dont Éric Tabarly avait imaginé qu’ils pouvaient, s’ils étaient bien conçus, aller plus vite que les monocoques, n’avaient pas encore fait leur preuve. Donc, pour la première édition de la Route du Rhum, au départ de Saint-Malo, tout était mélangé : mono et multi. Tout le monde partait le même jour à la même heure, devait traverser l’Atlantique et rejoindre Pointe-à-Pitre le plus vite possible. Celui qui arrivait le premier avait gagné. Théorie et réalité Michel Etévenon avait toujours tenu à ce que tous les bateaux soient traités de la même façon, dans cette Route du Rhum, organisée tous les quatre ans. Pourtant, la tradition fut timidement entamée en admettant un temps de référence monocoque en 1998. Et en 2002, avec l’évolution des technologies, les organisateurs ont décidé de séparer clairement les deux catégories de bateaux : les 18 multicoques de 60 pieds open de l’Orma (Ocean Racing Multihull Association) et les 17 monocoques de 60 pieds open de l’Imoca (International Monohull Ocean Class Association). Outre ces deux classes hypermédiatisées, surtout l’Orma, il y avait des monocoques de classe 1, des monocoques de classe 2, des monocoques de classe 3 et des multicoques de classe 2. Il y a donc autant de classements que de classes. Les statistiques sont éloquentes : sur les 10 premiers jours de course de l’Imoca et les 9 premiers jours de Orma, en tenant compte des distances théoriques au but, les monos ont avancé à 9,97 nœuds et les multis à 11,99. Soit un avantage de 2 nœuds à l’heure, c’est-à-dire 48 nœuds par 24 heures et 480 en dix jours. Autrement dit, une journée de mer. Dans des conditions de course normales, et même en partant avec une journée de retard, le premier bateau arrivé à Pointe-à-Pitre aurait donc dû être un multicoques. Le premier aurait donc été le plus rapide. Cette fin de semaine, après l’hécatombe chez les multis, le gagnant de la Route du Rhum 2002 ne sera pas forcément le plus rapide.
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