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Actualités - Opinion

IMPRESSION Vie privée

Le monde est petit, le Liban encore plus. Je vous ai vu, hier, à la table en verrière, juste derrière nous, votre cœur sur son cœur et vos pieds sur une chaise. Vous, un whisky, elle, un truc « light », vous avez été servis avant nous et comme ça avait l’air bon, nous avons commandé la même chose. Vous avez bien vu qu’on vous voyait. Vous avez pensé : qu’importe. Mais ce n’était pas vrai. C’est lassant à la longue ce regard insistant qu’on vous porte, cette façon dont on vous observe, dont on vous juge, dont on vous décrit, dont on vous raconte. Vous avez beau vous dire que vous n’êtes personne. Au Liban, personne n’est personne, et chacun est le « Big Brother » de l’autre. Je ne vous connais pas, mais je connais la cousine de votre cousin et votre mère joue aux cartes dans le même club que la mienne, et votre grand-mère est soignée par l’infirmière qui donne ses injections à ma voisine, et nous nous croisons parfois au rayon froid du supermarché où nous faisons la queue pour le même jambon. Ça crée des liens, que voulez-vous, et il m’importe de savoir, cette fille, si elle mériterait d’entrer ainsi dans le cercle de mes proches en accédant à votre cœur. Vous vous prenez à rêver d’un banc public où vous pourriez vous bécoter ou juste vous tenir par la main en toute invisibilité, en toute quiétude, en toute indifférence. Mais vous voyez d’ici l’attroupement. Pris en faute… Mais de quoi ? D’avoir attenté aux bonnes mœurs dont le troufion de service connaît seul la subtile gravité. Oh, ne vous y méprenez pas, il n’y a pas grand-chose de réprobateur dans le regard de ceux qui vous regardent. Il y aurait plutôt de l’amusement, de la fascination, de la curiosité, oui, de l’envie même. Oser ça… Alors qu’il n’y a plus un millimètre d’espace qui ne soit occupé par une paire d’yeux. Autour de vous, tout le monde est au spectacle. Il se passe si peu de choses… Et vous vous offrez en miroir. À vous voir, ils croient comprendre une part d’eux-mêmes. Ce qu’ils ne sont pas, déjà. Ce qu’ils auraient aimé, ou ne pas aimé être. Ce qu’ils feraient à votre place. Et ce plaisir de vous mettre en danger alors que, voyeurs, ils sont à l’abri de la nudité que vous inflige forcément leur différence. Vous vous levez. Ils se dispersent. Demain ils se rabattront sur les magazines autoexhibitionnistes qui exploitent en eux ce vice tellement partagé qu’il fait partie de la norme. Que de photos légendées : « Couple d’inconnus », « Belle inconnue », inconnus à nu... Mais sur papier glacé, ça vous a une autre gueule que sous les réverbères. Zyeuter, c’est leur vie privée. Vous en faites partie. Tant pis si ça vous prive de vie. Fifi ABOUDIB
Le monde est petit, le Liban encore plus. Je vous ai vu, hier, à la table en verrière, juste derrière nous, votre cœur sur son cœur et vos pieds sur une chaise. Vous, un whisky, elle, un truc « light », vous avez été servis avant nous et comme ça avait l’air bon, nous avons commandé la même chose. Vous avez bien vu qu’on vous voyait. Vous avez pensé : qu’importe. Mais ce n’était pas vrai. C’est lassant à la longue ce regard insistant qu’on vous porte, cette façon dont on vous observe, dont on vous juge, dont on vous décrit, dont on vous raconte. Vous avez beau vous dire que vous n’êtes personne. Au Liban, personne n’est personne, et chacun est le « Big Brother » de l’autre. Je ne vous connais pas, mais je connais la cousine de votre cousin et votre mère joue aux cartes dans le même club que la...