Il y avait cet homme, à l’aéroport de Roissy. Sans papiers, il ne pouvait plus ni sortir ni entrer. Alors il s’était posé. Si discrètement qu’il fallut plusieurs années aux autorités pour s’en rendre compte. Prisonnier en zone franche. Enfermé dans le lieu même des grands départs, piégé au seuil de la liberté. Le monde est pointillé de ces antichambres fascinantes où les pas se perdent, où le cœur s’affole, forcément. Halls de gares, portes numérotées des aéroports, cafètes des hôpitaux. Lieux où l’armure se fend, où l’on se sent plus fragile, déjà dépouillé d’une part de soi-même, vieil homme qui pend comme une harde à l’heure précédente. Lieux d’ennui que pourtant l’ennui déserte, noyé dans le café, écrasé sous les mégots, consumé dans l’impatience. C’est donc pour ces lieux-là qu’on a inventé les romans de gare. Un genre à part, le roman de gare. Littérature à trois sous, larmes de glycérine, intrigues de cours de récré. Et pourtant on y mord, en ces salles bruyantes où l’histoire personnelle est comme en apnée, avec cette faim d’histoires qui donne corps à la vie quand pour un temps elle se dérobe. Bientôt il faudra partir. L’anesthésie, l’avion, le train, lignes de vie tremblées, tracées au feutre sur la peau, au cordeau sous les rails, au radar dans le ciel. Lignes perdues dans les constellations d’une main. Lignes de fuite où s’achève l’horizon. À l’arrivée, on est ailleurs!... Et on est autre, déjà vêtu autrement. On en connaît, des « Duty Free »... ces grands voyageurs qui ne s’approvisionnent qu’aux boutiques des aéroports, au décrochez-moi-ça des gens de passage. Ils ont la cravate rigide, à peine sortie de l’étui. Ils sont nimbés de notes de tête, le fond n’ayant pas encore pris le temps de mûrir. Silhouettes pressées, l’infroissable sous l’imperméable, sillage «hespéridé» que tout croise et que rien n’arrête. Ça les rassure, cet uniforme pour passer les murailles, comme des personnages de Folon. Comme en blouse verte, déjà on ne s’appartient plus. Quelque chose de fatidique dans cette robe-prétexte. Qui dit que les dés sont jetés avec les vêtements fétiches, carapaces dérisoires endossées au départ pour intimider la douleur. Le monitor trace le cœur comme un plan de route. Le jour finit par se lever. Ici dans l’odeur de l’éther, là dans le parfum des serviettes-cologne, ce n’est pas la même épreuve. Mais bon. Une fois franchie l’attente, et le voyage accompli, ce qui s’installe c’est un autre soi. Et ça, on n’en revient pas. Fifi ABOUDIB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Il y avait cet homme, à l’aéroport de Roissy. Sans papiers, il ne pouvait plus ni sortir ni entrer. Alors il s’était posé. Si discrètement qu’il fallut plusieurs années aux autorités pour s’en rendre compte. Prisonnier en zone franche. Enfermé dans le lieu même des grands départs, piégé au seuil de la liberté. Le monde est pointillé de ces antichambres fascinantes où les pas se perdent, où le cœur s’affole, forcément. Halls de gares, portes numérotées des aéroports, cafètes des hôpitaux. Lieux où l’armure se fend, où l’on se sent plus fragile, déjà dépouillé d’une part de soi-même, vieil homme qui pend comme une harde à l’heure précédente. Lieux d’ennui que pourtant l’ennui déserte, noyé dans le café, écrasé sous les mégots, consumé dans l’impatience. C’est donc pour ces...