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Actualités - Opinion

IMPRESSION Bibliothèques

Il y a d’abord cette odeur particulière de l’encre qui laisse deviner son goût, à la fois suave et amer, sa nature liquide contrariée par la brutalité de la frappe, figée à la verticale dans le carcan des caractères, bue jusqu’à la lie par le vélin d’Angoulême ou d’ailleurs enfin désaltéré, enfin débarrassé de sa virginité blême. Il y a justement le silence repu du papier, son épaisseur moelleuse filée le long des murs à la manière d’un cocon. Mais tant de bruits dans le secret des couvertures contre lesquelles vont mourir, sans un écho, les rumeurs du siècle. Tant d’audace derrière cette plénitude. Tant de discours funambules qui ont osé la forme définitive de l’imprimé, celle qui n’est accordée qu’une seule fois. À écouter avec les yeux, comme un battement de cœur sous un tatouage. Derrière les mots installés dans leur rêve d’avenir, le livre lui se décompose imperceptiblement. Il retient la sueur des pouces, la salive des index et l’haleine, c’est son rôle, et la lourdeur des paupières ; parfois l’eau de toilette qui flotte sur la peau, et les brins d’herbes, les cartes de visite, parfois des lettres oubliées entre ses pages qui rappellent qu’on l’a partagé et le marquent de leur temps. Dans ses marges le plomb gras des mines HB et l’émotion qui va avec. Imprégné de toutes ces humeurs, il emprunte au lecteur un peu de sa mortalité. Il jaunit doucement et perd de sa substance. Comme sublimé, il flotte en poussière fine et odorante au bord des étagères. Les auteurs ont sur les rayonnages de bien curieux rapports qu’ils n’envisageraient peut-être pas dans la vie courante. Comme de se serrer l’un contre l’autre pour tenir debout. Comme de se regrouper par ordre alphabétique ou thématique, ou selon les affinités de leur lecteur, la seule valeur, souvent, qu’ils aient en commun. Voilà pourquoi il devrait exister un code de savoir-vivre pour qui aborde la bibliothèque d’un ami. Quelque chose comme détourner le regard un instant, avant d’être invité à découvrir des titres qui disent tout de celui qui les a lus : pourquoi il les garde, et qui les lui a fait découvrir, et ce qu’il y recherchait, et ce qu’il y a découvert. Une intimité plus crue encore que celle des salles de bains se dévoile alors. Bibliothèque : une pièce pour serrer son histoire mentale. Même l’ordinateur vous réclamerait un mot de passe pour y accéder. Fifi ABOUDIB
Il y a d’abord cette odeur particulière de l’encre qui laisse deviner son goût, à la fois suave et amer, sa nature liquide contrariée par la brutalité de la frappe, figée à la verticale dans le carcan des caractères, bue jusqu’à la lie par le vélin d’Angoulême ou d’ailleurs enfin désaltéré, enfin débarrassé de sa virginité blême. Il y a justement le silence repu du papier, son épaisseur moelleuse filée le long des murs à la manière d’un cocon. Mais tant de bruits dans le secret des couvertures contre lesquelles vont mourir, sans un écho, les rumeurs du siècle. Tant d’audace derrière cette plénitude. Tant de discours funambules qui ont osé la forme définitive de l’imprimé, celle qui n’est accordée qu’une seule fois. À écouter avec les yeux, comme un battement de cœur sous un tatouage....