Parmi les tâches macabres, mais indispensables, après les attentats du 11 septembre 2001, une des plus délicates consiste à évaluer l’indemnisation des familles des victimes. Comment estimer la « valeur » d’un bébé par rapport à celle d’un octogénaire ou encore d’un jeune diplômé au début d’une carrière prometteuse ? Pourquoi la vie d’un jeune banquier serait-elle évaluée à trois millions de dollars alors que celle d’une secrétaire du même âge vaudrait seulement 300 000 dollars ? L’homme nommé par le gouvernement américain pour jouer le difficile rôle d’arbitre est Kenneth Feinberg, grand ordonnateur du Fonds fédéral d’indemnisation des victimes du 11 septembre. Sa tâche est de fixer le montant des indemnités à verser aux familles des plus de 3 000 hommes, femmes et enfants morts lorsque des avions de ligne détournés se sont écrasés sur les tours du World Trade Center à New York, sur le Pentagone près de Washington et en Pennsylvanie. Ces neuf derniers mois, la vie de Kenneth Feinberg a été dominée par ses efforts pour trouver des solutions pragmatiques à un problème à forte charge émotionnelle et aux conséquences financières vitales. Au 22 août, seules 662 demandes d’indemnisation ont été soumises au fonds. 25 familles ont reçu des propositions chiffrées, et neuf les ont acceptées, selon le département américain de la Justice. Les indemnités vont de 300 000 à trois millions de dollars. M. Feinberg met le faible nombre de dossiers déposés sur le compte du traumatisme qui affecte toujours les familles. « Les gens font encore leur deuil », explique-t-il. Des groupes de soutien aux familles affirment toutefois que le vrai problème réside dans la complexité des démarches et les soupçons pesant sur les raisons d’être du fonds, créé quelques semaines après le 11 septembre alors que les autorités craignaient un déluge d’actions en justice. Une clause exige en effet des demandeurs d’indemnisation fédérale qu’ils renoncent à toute poursuite en liaison avec les attentats. « Je crois qu’il n’y a aucun doute que le seul but du fonds est d’empêcher les gens d’engager des poursuites, pas seulement contre les compagnies aériennes mais contre tout autre organe y compris le gouvernement », affirme Steven Push, dont la femme était à bord de l’avion qui s’est écrasé sur le Pentagone. Chaque famille a la garantie de recevoir au moins 250 000 dollars pour la souffrance psychologique endurée, mais la controverse porte sur l’évaluation du dommage économique subi, sur la base d’une série de critères complexes. Pour des raisons de confidentialité, aucun détail spécifique n’a été donné sur les 25 premières propositions chiffrées d’indemnisation. Le ministère de la Justice a simplement indiqué que l’indemnisation moyenne proposée s’élevait à 1,36 million de dollars. Pour les victimes âgées de moins de 35 ans ayant un revenu annuel inférieur à 50 000 dollars, l’indemnisation est comprise entre 610 000 et 1,4 million de dollars, tandis que pour celles gagnant plus de 200 000 dollars l’indemnisation s’élève entre 2,1 et 3 millions de dollars. Pour les familles, il s’agit de choisir entre une indemnisation rapide et garantie et une coûteuse action en justice qui pourrait prendre des années mais pourrait rapporter beaucoup plus. Même s’il juge les sommes proposées par le gouvernement « plutôt misérables », Steven Push y voit des avantages. Le Fonds fédéral « est probablement le meilleur choix disponible pour la plupart des familles, particulièrement celles avec de jeunes enfants et un prêt à rembourser, qui ne peuvent pas se permettre d’attendre dix ans pour recevoir un paiement », dit-il. La date de clôture pour les demandes d’indemnisation est fixée à décembre 2003.
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