C’était aux temps balbutiants de la radio. À cette époque, peu de foyers étaient équipés de ce meuble étrange et omniprésent par son volume. Avec ses manettes rondes, la ligne lumineuse de ses fréquences, son ventre mou où vibrait un haut-parleur, la radio était anthropomorphe. Elle cohabitait, avec la famille et le voisinage invité à la veillée, comme l’un de ces mânes protecteurs et facétieux autour desquels se rythmait le quotidien. On avait beau être rationnel, comprendre le fonctionnement de cette technologie étonnante qui ouvrait une brèche à toutes les bizarreries électroménagères, il n’empêche...Sa voix venue d’ailleurs, séparée du corps qui l’émettait, avait quelque chose d’intimidant et de divin. Michel Tournier, dont le premier job fut d’animer des débats d’intellectuels sur l’une des premières ondes AM, a souvent fait état de l’émotion mêlée de compassion que lui inspirait le courrier de ses auditeurs. Comme en une prière, ils lui demandaient des conseils, mais aussi des grâces, de l’argent...des miracles. C’était en 1946. Plus tard, avec la télévision, on put enfin voir le visage qui allait avec la voix. Une part du mystère se dissipa-t-elle peu à peu ? Le vieux fantasme du voyeur, qui consiste à voir sans être vu, ressurgit, mêlant un plaisir trouble à la fascination qu’exerce la bête tant sur l’oreille que sur l’œil. Le nouvel opium du peuple était né, et il ressemblait étrangement à une religion, avec ses rites et ses grands-prêtres. Et puis la télévision télescopa l’espace, permit des voyages immobiles et il s’en fallut de peu qu’elle ne se mit à empiéter sur le temps et bousculer l’avenir. Relate-t-elle l’événement ou le provoque-t-elle ? Le débat est aujourd’hui crucial car depuis la guerre du Golfe, on a le vague sentiment qu’il suffirait de boycotter son poste pour neutraliser un conflit. Neutraliser serait d’ailleurs le mot, puisque, en toute circonstance, les belligérants ont besoin de votre témoignage, même silencieux, pour faire triompher leur bon droit. La victoire est donc évidemment du côté le mieux équipé en matériel hypnotique. Dans ce cas, spectateurs, oui, otages, non ! Microsoft ne s’était pas trompé en nommant son programme de gestion : « Windows ». Depuis Anne, ma sœur Anne, tout ce qu’on voit venir est encadré par une fenêtre. C’est le premier focus, l’espace limité à travers lequel surgit un événement extérieur. Dans tout récit qui commence au bord d’une fenêtre, on sait que l’intimité va être bousculée, ne serait-ce que par un coup de vent. Alors, toutes ces fenêtres dans nos vies, ces chaînes par centaines qui se la jouent providence du pauvre, ces informations qui pleuvent à un rythme que le cerveau humain n’a pas le temps de synthétiser, ça fait qu’on n’en pense plus rien. On bulle, on biberonne. Vite, trouver une vraie fenêtre, à deux battants, et ne pas se tromper d’ouverture. Une fenêtre avec des odeurs, des saisons, des voisins, y trouver la vraie vie et pouvoir lui dire viens! Rien que ça: un acte de paix, et le monde vous apparaît comme à son premier matin. Et Dieu est sauvé des ondes. Fifi ABOUDIB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats C’était aux temps balbutiants de la radio. À cette époque, peu de foyers étaient équipés de ce meuble étrange et omniprésent par son volume. Avec ses manettes rondes, la ligne lumineuse de ses fréquences, son ventre mou où vibrait un haut-parleur, la radio était anthropomorphe. Elle cohabitait, avec la famille et le voisinage invité à la veillée, comme l’un de ces mânes protecteurs et facétieux autour desquels se rythmait le quotidien. On avait beau être rationnel, comprendre le fonctionnement de cette technologie étonnante qui ouvrait une brèche à toutes les bizarreries électroménagères, il n’empêche...Sa voix venue d’ailleurs, séparée du corps qui l’émettait, avait quelque chose d’intimidant et de divin. Michel Tournier, dont le premier job fut d’animer des débats d’intellectuels sur l’une...