Hadchit. « Haut-de-chute », disaient les croisés réfugiés au bord de ce gouffre du Nord, si loin du but de leur voyage et pourtant arrivés, le savaient-ils, en une terre sainte qui valait bien une autre. Et tandis qu’ils plantaient des petits blonds dans le ventre des femmes, du fond de la vallée de Qannoubine s’élevaient les vapeurs du soir mêlant leurs senteurs moites de sauge, de genêts, de thym et d’herbes folles à celles des conifères, des alambics de septembre et des nuées d’encens portant au plus haut les prières des ermites nichés dans les grottes. Une sorte d’ivresse touillait les esprits au bord de ce chaudron sauvage, faite de solitude, de terreur et de l’appel du vide, qui n’est qu’un désir d’envol inversé. Pour conjurer le vertige et tout de même porter leur pitance aux orants solitaires de la vallée, un chemin tracé par les muletiers dégringole, accroché à flanc de falaise, entre poussière et rien. Il part un peu en aval de l’église Saint-Romanos (inconnu au calendrier). Le premier locataire de ce lieu, déterré lors de son édification, boude à l’angle d’une façade, prisonnier d’une grille en fer forgé. Les anciens racontent que son regard avait le pouvoir de brûler les pierres et d’assécher les moissons. Voilà pourquoi, décapité et piteux dans sa toge aux plis rongés de calcaire et mordus de verglas, ayant perdu la raison en même temps que la tête, il règne sur ces terres excessives et d’un sourire fantôme accompagne les ivrognes du samedi soir quand ils chavirent sur l’épaisseur des nuages, un pied au paradis. Tout au fond, quand la brume s’entasse, est-ce un ciel, vu du ciel ? À la saignée de la faille, déjà des cavités apparaissent où vécurent des hommes à la seule ressource de leur passion, abreuvés de prières. Toutes ces grottes, autant de nids, espaces étroits, manteaux de pierre. On pouvait s’habituer à leur exiguïté de tombeaux, y figer son corps, qu’il s’y tienne tranquille et que s’évade l’âme vers la lumière qui perce au bout des seize kilomètres de ce tunnel de verdure et d’eau. Seulement parce que, quand le soleil s’y couche, il vous met à genoux. Seulement parce que le soir venu, tous ces corps désincarnés, à force, n’étaient plus que voix et que ces voix se mêlaient en chœurs et remontaient avec la légèreté des anges les parois abruptes où pèsent les jambes et s’écorche la peau. Seulement parce que, dans cette solitude de mort, la vie avait un parfum d’éternité. Et parce que, dans ces souilles à l’hygiène précaire où l’on assistait forcément à sa propre dégradation, on voyait aussi de l’âme se glisser là où se perdait la chair. Qannoubine, disent ceux qui savent, est la transcription syriaque du vocable grec « Koinobion » qui signifie communauté. (Koinos : commun, bios : vie). Ensemble, séparément, les ermites se lovaient dans cette terre et de leurs prières l’apaisaient. On peut encore entendre leurs mélopées dans les rumeurs du fleuve et voir au crépuscule ce qu’ils ont cru voir. Qui sait, dans cet amas confus des vapeurs du Nord où vont tant de légendes, est-ce de l’encens qui appelle le ciel ou la résine des pins que la fraîcheur exalte ? Saint Romanos, patron des temps déraisonnables, de sa tête qu’il hoche dans on ne sait quel musée, n’en dira rien. Fifi ABOUDIB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Hadchit. « Haut-de-chute », disaient les croisés réfugiés au bord de ce gouffre du Nord, si loin du but de leur voyage et pourtant arrivés, le savaient-ils, en une terre sainte qui valait bien une autre. Et tandis qu’ils plantaient des petits blonds dans le ventre des femmes, du fond de la vallée de Qannoubine s’élevaient les vapeurs du soir mêlant leurs senteurs moites de sauge, de genêts, de thym et d’herbes folles à celles des conifères, des alambics de septembre et des nuées d’encens portant au plus haut les prières des ermites nichés dans les grottes. Une sorte d’ivresse touillait les esprits au bord de ce chaudron sauvage, faite de solitude, de terreur et de l’appel du vide, qui n’est qu’un désir d’envol inversé. Pour conjurer le vertige et tout de même porter leur pitance aux orants solitaires...