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Actualités - Opinion

IMPRESSION Lettre aux repartants

Déjà vous repartez, et le soleil flamboie encore comme un lustre qu’on aurait oublié d’éteindre en quittant sa maison. D’ailleurs, vous le dites : « Je quitte », dans ce franbanais savoureux qui vous colle encore à la langue. Et vous quittez, de quiétude, de quietus : tranquille. Vous quittez comme on est quitte de son petit tour au pays des racines. D’ailleurs, vous nous l’avez bien dit, pour les racines, c’est bien, mais pour les branches, ça ne va pas bien haut. Et haut vous allez, dans les cumulus ouatés où nul n’attend d’éclaircies, où la vie va ronronnant sa routine, où l’avenir est tracé de main d’homme, où le hasard est un scandale quand il vous ouvre son imperméable au détour d’un chemin familier et que sa martingale pendante échappe à toutes les probabilités. Vous « montez » vers l’hiver aussi vrai que vous annonciez à la ronde votre « descente » prochaine à Beyrouth à la veille des vacances… en bas, là-bas, comme dans la chanson. Forts des civilisations dont vous vous réclamez désormais, et de l’éloignement dont vous croyez qu’il vous donne du recul, vous êtes venus, Cassandres condescendantes, nous avertir du sombre avenir qui est le nôtre et que le soleil se fait fort de nous voiler. Depuis des décennies vous nous le dites, que nous finirons mal, que ce que nous vivons n’est pas une vie et que pour nos enfants ce sera encore pire. Et puis, que notre État n’est pas un État, que notre justice n’est pas une justice, que notre économie n’est pas une économie, que nos routes sont des cirques, notre écologie un échantillon de la fin du monde, sans parler du sanitaire, du social, des retraites et de la scolarité. Qu’est-ce qu’il y a ? Une transaction qui a mal tourné ? Un terrain à vendre dont vous espériez davantage ? Un impôt qu’on vous aurait inopinément réclamé, depuis le temps qu’ici et là on vous en dispense sous prétexte que vous le payez toujours ailleurs ? Mais ne soyons pas méchants, nous le savons bien, dans le fond, que vous avez raison. Nous le savons si bien que, depuis le temps, nous ne comptons plus que sur nous-mêmes : en route, sur nos propres réflexes. Pour la Sécurité sociale et la retraite, sur les assurances privées. Pour l’hospitalisation et l’écolage, quand on ne peut pas faire autrement, sur la solidarité des autres. La fracture sociale qui vous scandalise nous enchante. Au moins, il y a chez nous des plus riches pour aider de plus pauvres, et si ce n’est pas exigé par la loi, du moins cela fonctionne, mutuelle spontanée, et pas que dans le sens de la charité. L’argent dépensé par les uns se déverse jusqu’à la base d’une pyramide dont le sommet est incapable de tenir tout seul. Alors, ploutocratie ? oligarchie ? démocratie ? province ? Tiers-État ? tiers-monde ? quart-monde ? développé ? sous-développé ? en-voie-de ? Grilles barbares, vous le savez bien puisque nous sommes faits du même bois. Vous parlez de pays et nous ne parlons que d’hommes. Sur les épaules de chacun de nous repose l’équilibre de cette terre, et peut-être celui du monde. Ailleurs, on ne pourrait pas en dire autant. Et ne nous venez plus avec vos clichés de touristes, convaincus que tout maronite est vendu à Israël et que toute chiite, sous le voile, n’attend que « ça », et qu’entre les seins des Libanaises viennent mourir les colliers de diamants « comme des rivières dans Silicone Valley » (cf. le dernier SAS). N’exigez ni des lois ni surtout leur application : hier encore le directeur d’un des plus beaux hôtels de Beyrouth a failli faire les frais d’une réglementation obscure : pour avoir fait laver le trottoir de son établissement, un agent a voulu le traîner au commissariat pour lui coller une amende. Au Liban, mais cela ne regarde que les Libanais, la loi a ses raisons d’exiger que les trottoirs restent sales. Non, pas de critiques ! Ce qui ici vous dérange, nous avons appris à le gérer à la muleta, comme font les matadores. Nous en pleurons parfois, nous en rions le plus souvent mais nous vivons avec. À tout prendre, cela marche au fond aussi bien qu’ailleurs, mais autrement. Et si revenir ou pas vous taraude encore, ne cherchez pas dans nos failles le réconfort d’avoir fait le bon choix. Déjà vous repartez et quelque chose en vous s’arrache. Vous « quittez », plus soucieux des rigueurs qui vous attendent que du désordre qu’il nous reste à gérer. Vous « quittez », et quelque part nous sommes quittes. Fifi ABOUDIB
Déjà vous repartez, et le soleil flamboie encore comme un lustre qu’on aurait oublié d’éteindre en quittant sa maison. D’ailleurs, vous le dites : « Je quitte », dans ce franbanais savoureux qui vous colle encore à la langue. Et vous quittez, de quiétude, de quietus : tranquille. Vous quittez comme on est quitte de son petit tour au pays des racines. D’ailleurs, vous nous l’avez bien dit, pour les racines, c’est bien, mais pour les branches, ça ne va pas bien haut. Et haut vous allez, dans les cumulus ouatés où nul n’attend d’éclaircies, où la vie va ronronnant sa routine, où l’avenir est tracé de main d’homme, où le hasard est un scandale quand il vous ouvre son imperméable au détour d’un chemin familier et que sa martingale pendante échappe à toutes les probabilités. Vous « montez » vers...