Voilà plusieurs jours qu’elle sévit dans notre ciel, Sirius-Canicula, l’étoile la plus brillante de la constellation du Grand Chien. Les Anciens prêtaient à son apparition une influence désastreuse et les Romains, pour désamorcer ses maléfices, lui sacrifiaient un chien roux. Le chien-émissaire, ancêtre du bouc-émissaire ? Ça ressemble bien à l’homme, ces manies-là : dès que le ciel lui pèse, il lui faut tuer quelque chose. Le Libanais, c’est bien connu, est une espèce particulièrement sensible qui ne s’épanouit qu’en zone tempérée. Qui a zappé ma clim.– touche pas à mon climat, mon lot de consolation – et le trou de l’ozone, s’il le fallait, il irait le boucher de son propre doigt. Ailleurs, le Nil peut y aller de sa grande crue, les volcans fumer leur souffre et la terre se dérober sous les pieds, les icebergs s’égarer entre les pôles et les îles chavirer sur la mort des coraux, Homo-Libanicus compatit. Mais que le mercure s’étale et ses esprits partent en bouchon. Ahmed Mansour, par exemple. Le planton qui tue. Planton comme ils sont des milliers à l’être, plantés dans les couloirs des administrations. Va chercher, Ahmed ! – ou est-ce Mansour ? – Apporte-café, apporte-limonade, apporte-copie, apporte-papiers. Il va chercher, l’homme au deux prénoms dont le chrétien (Mansour : Vincent) lui sert de patronyme. Il va chercher et il a chaud. De ses deux noms il fait un pont, Colosse de Rhodes et de la lie de sa race, sur toutes les lois qu’il se fait fort d’ignorer, l’argent qu’il touche sans l’empocher, l’éducation et la structure morale qu’il n’a jamais reçues et la guerre qui l’a secrété. Il la lui fallait, cette bagnole, option-clim, sans laquelle il n’irait plus rien chercher. Canicula, petite chienne, il les a tous tués. En Afrique, la chaleur n’est pas un événement annoncé par les astres, mais un état permanent, une longue prégnance qu’hommes et bêtes ont appris à domestiquer. C’est Youssou N’Dour qui, l’autre soir, à Beiteddine, donna au public une leçon magistrale de savoir-faire-avec quand il fait chaud. Vous prenez une canicule et vous la laissez entrer. Surtout, qu’elle ne s’installe pas dans les tempes. Il faut qu’elle aille partout. Aux premiers coups de tam-tam, on la prend par les pieds. Déjà ils bougent tout seuls. Elle circule, ne pas résister, électrifie les corps et les âmes, désarticule les hanches, déhanche jusqu’au bout des doigts. La fièvre. C’est comme le temps : est-elle en nous ou hors de nous ? Elle est. C’est l’harmonie qui rentre. Oui ? Oui ! et par ce oui on se plie aux éléments, aux percussions qui nous percutent déjà de l’intérieur, qui cognent dans les veines jusqu’à la transe. Canicula ! petite chienne, va chercher, toi qui aimes jouer. Le répéter en Wolof… Déjà Sirius est plus pâle. Les murs encore chauds irradient la touffeur des jours, mais de Canicula on ne voit plus que la queue. Entre les chaises renversées se mêlent cadavres et confettis, amour et mort, tam-tam et mitraillette, effusions jumelles d’une célébration archaïque. Bientôt tomberont les Perséïdes, cette pluie d’étoiles qui traverse le ciel au douzième jour du mois d’août. Elles passeront dans un grand silence, poussière cosmique, et porteront discrètement nos vœux à l’infini. Compteurs de météores, qu’ils vous soient propices ! Nous avons tant besoin de la chance de chacun. Fifi ABOUDIB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Voilà plusieurs jours qu’elle sévit dans notre ciel, Sirius-Canicula, l’étoile la plus brillante de la constellation du Grand Chien. Les Anciens prêtaient à son apparition une influence désastreuse et les Romains, pour désamorcer ses maléfices, lui sacrifiaient un chien roux. Le chien-émissaire, ancêtre du bouc-émissaire ? Ça ressemble bien à l’homme, ces manies-là : dès que le ciel lui pèse, il lui faut tuer quelque chose. Le Libanais, c’est bien connu, est une espèce particulièrement sensible qui ne s’épanouit qu’en zone tempérée. Qui a zappé ma clim.– touche pas à mon climat, mon lot de consolation – et le trou de l’ozone, s’il le fallait, il irait le boucher de son propre doigt. Ailleurs, le Nil peut y aller de sa grande crue, les volcans fumer leur souffre et la terre se dérober sous les...