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Actualités - Opinion

IMPRESSION Lettre aux revenants

Ainsi, vous êtes de retour. Pour les vacances. Vacances, le saviez-vous, c’est du temps vide, du temps mort qu’il faut tuer. Même s’il n’est pas moral de s’acharner sur les morts, que voulez-vous, le vide démoralise. Il y a quelques années, une brave femme d’Ehden ayant fait fortune en Australie avait cru, dans un accès de nostalgie, gratifier son village d’un cadeau pour le moins surprenant : une horloge parlante qui annonçait les heures, les demi-heures et même les quarts d’heures. Cela donnait, après l’enregistrement grésillant des huit notes de Big-Ben, une voix à la fois féminine et caverneuse annonçant comme un événement : « À l’horloge d’Ehden, il est... » À midi, les douze coups tombaient si lentement qu’ils finissaient par rejoindre l’annonce du quart suivant. Le soleil pulsait dans les tempes, les collines autour s’arrondissaient l’échine pour lécher un peu de fraîcheur à même les ruisseaux, et les paupières plombées appelaient à la sieste. Mais la petite Ben, aussi consciencieuse qu’impitoyable, secouait les torpeurs et sonnait dans les limbes ses trompettes de Jéricho. Longtemps, sous sa dictature, les coqs se sont tus, et les humains avaient subi sans rien dire, respectueux de cette technologie bizarre, éclat d’une fortune lointaine tombé sur leur place comme un rêve d’avenir, mais piège à minutes où le temps s’étouffait entre les aiguilles. Jusqu’au jour où le bon sens local s’était manifesté par la gachette d’un libre-penseur excédé. Il lui tira douze coups en plein cadran et on ne l’entendit plus parler. Depuis cette exécution exemplaire, à Ehden, le temps est mort. D’une mort douce, d’une mort lente, d’une petite mort étale où la vie fait la planche sur la vacuité des vacances. Ainsi, vous êtes revenus, avec conjoint et enfants, vivre entre vos parents non pas le reste de votre âge, il est sans doute trop tôt pour cela, mais sa parenthèse vide, celle où l’on se doit de tuer le temps qui s’acharne à vous tuer en d’autres temps. Vous êtes revenus, souvent de loin, et je vous vois déjà haïr ce bain de famille et d’amis qui vous dissout et vous dépossède comme une baignoire de Landru. Vous êtes revenus des solitudes occidentales et vous voilà écartelés entre mères et belles-mères, cousins et copains, privilégiant les uns, frustrant les autres et noyant le tout dans un bouillon glauque de mensonges, d’amertumes et d’embarras. Il faudra, c’est fatal, que les enfants s’ennuient, qu’elle ait l’envie de revoir sa famille que vous ne partagez pas. Il faudra sacrifier au rituel des repas interminables, des festivals du bout du monde où s’arrêtent les artistes qui passaient dans votre rue, et celui des mariages et des baptêmes qui vous attendaient pour faire parrain, pour faire témoin. Il vous faudra maudire la fatalité qui vous pousse à revenir chaque année à la même époque, pour retrouver la fraîcheur de la première fois, et compter avec une tendresse cruelle les rides neuves de vos contemporains, ignorant les sillons que l’habitude efface de vos propres miroirs. Mais revenants vous êtes. Et repartants, hélas. Entre vos deux natures passe le temps. Malgré tout, vous feriez volontiers comme on fit à Ehden. Fifi ABOUDIB
Ainsi, vous êtes de retour. Pour les vacances. Vacances, le saviez-vous, c’est du temps vide, du temps mort qu’il faut tuer. Même s’il n’est pas moral de s’acharner sur les morts, que voulez-vous, le vide démoralise. Il y a quelques années, une brave femme d’Ehden ayant fait fortune en Australie avait cru, dans un accès de nostalgie, gratifier son village d’un cadeau pour le moins surprenant : une horloge parlante qui annonçait les heures, les demi-heures et même les quarts d’heures. Cela donnait, après l’enregistrement grésillant des huit notes de Big-Ben, une voix à la fois féminine et caverneuse annonçant comme un événement : « À l’horloge d’Ehden, il est... » À midi, les douze coups tombaient si lentement qu’ils finissaient par rejoindre l’annonce du quart suivant. Le soleil pulsait dans...