Voici venu le temps des séparations. Ce qui ne veut plus dire le temps de l’absence : même dans la mort, il n’y a plus moyen d’être absent. Naïvement, on continue à installer, suivant scrupuleusement les normes « luxe » des années cinquante, des boîtes à courrier à l’entrée des immeubles. Mais jamais rien n’y entre ou n’en sort. Pas même les journaux, de crainte qu’un indélicat matinal en dispose avant l’abonné. Du temps de ma grand-mère, un classeur à lettres trônait sur la console de l’entrée. On y apercevait, avec l’indiscrétion propre à l’enfance, des formules convenues, tracées en lettres anglaises joliment déliées avec des pieds qui trébuchaient sur l’orthographe, contant le temps qu’il fait au Caire, la varicelle du petit dernier et la grossesse épanouie d’Eugénie. Et puis comment ça va chez vous, joyeuses Pâques, joyeux Noël, et salutations à toute la famille, et la photo noir et blanc, prise en studio, des enfants alignés, larmes ravalées, coiffures tirées, ruban précaire… et la varicelle d’Antoun au premier plan, une étape de franchie préfigurant son portrait en PhD. À la même époque, à quatre pattes sous le bureau – qui n’était pas ovale – de mon père, je détachais, en les édentant impitoyablement, les timbres magiques léchés au coin des enveloppes. Il en venait de partout et j’y apprenais le monde. Ceux du Mexique, les Jeux olympiques faisant événement, m’apprenaient que les Aztèques étaient de grands sportifs, et comment ne le seraient-ils pas avec leurs masques monstrueux et leurs anneaux partout ? Forcément, les autres devaient préférer courir derrière eux plutôt que devant. Ceux de Sharja, émirat émergeant, illustraient toute la faune du désert et plus fascinant encore, sa flore éphémère déjà domestiquée. Il y avait aussi ceux de « Magyar Post », pays inconnu sur la mappemonde, avec des danseuses en costumes fleuris, fées Clochettes d’un Nulle part secret dont les habitants minuscules organisaient des fêtes folles dans les hautes herbes. Mais la Hongrie était encore bien loin de cette idylle, hélas ! Ceux d’Amérique étaient directement postés de la lune, et – déjà claustrophobe – comme je plaignais les Américains des combinaisons qui dénonçaient leurs difficultés respiratoires dans le pays sombre, désert et poussiéreux qui était le leur, puisqu’une bannière étoilée pendait tristement dans l’atmosphère anaérobie de la vignette. Ceux de « Mokba » enfin, me faisaient songer à « Booz endormi », à sa « faucille d’or dans le champ des étoiles » et je rêvais de Russie comme on rêve de l’espace, et j’attendais d’être grande que ces merveilles me soient adressées et vivent leur vie d’images aussitôt libérées de l’obscurité des tiroirs. Mais aujourd’hui, ceux qui s’en vont séjournent dans mon ordinateur, s’installent dans mon bureau à travers leur web-cam et pour peu que je tourne le dos siffleraient mon café du bout de la planète où ils se trouvent. Leur courrier-lumière n’a pas l’odeur d’amande amère qui soulignait le triangle magique scellant les secrets de papier. Il s’ouvre sans déchirure, se déploie sans émotion, n’a pas de lignes entre les lignes, ni de gommages, ni de bavures, ni de larmes fausses ou vraies, ni la mention « par avion » qui vous faisait entreprendre à rebours le voyage de la lettre jusqu’à la main de l’envoyeur. Un e-mail fait shtikishtik,une seconde, puis il ne fait plus rien. Reste la magie du SMS. Dans l’intimité du portable, que de mots d’amour annoncés par une vibration, une petite icône-enveloppe en guise de timbre, échangés en direct, devant témoins, en toute discrétion. Plus besoin de passeur, de facteur, de Cyrano, de porte-chandelles : les flammes vont dans les astres, retombent dans les cellules des cellulaires et montent aux joues des récepteurs. Nul n’est censé ignorer sa messagerie. Il n’y a plus d’absents. Fifi ABOUDIB
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Voici venu le temps des séparations. Ce qui ne veut plus dire le temps de l’absence : même dans la mort, il n’y a plus moyen d’être absent. Naïvement, on continue à installer, suivant scrupuleusement les normes « luxe » des années cinquante, des boîtes à courrier à l’entrée des immeubles. Mais jamais rien n’y entre ou n’en sort. Pas même les journaux, de crainte qu’un indélicat matinal en dispose avant l’abonné. Du temps de ma grand-mère, un classeur à lettres trônait sur la console de l’entrée. On y apercevait, avec l’indiscrétion propre à l’enfance, des formules convenues, tracées en lettres anglaises joliment déliées avec des pieds qui trébuchaient sur l’orthographe, contant le temps qu’il fait au Caire, la varicelle du petit dernier et la grossesse épanouie d’Eugénie. Et puis...