L’heure d’été vient de sonner à l’horloge des gares, des aéroports et de tous les carrefours qui mènent au loin. Déjà les maniaques de la statistique tirent leurs crayons de derrière l’oreille. Nous disions donc... mais le nombre de ceux-qui-partent, les C-P, les congés payés, a encore plafonné, en France, cette année. Un chiffre qui inquiète les soucieux du bien-être de leurs concitoyens. Pourquoi six millions de Français se trouvent-ils encore en dessous du seuil de la mobilité saisonnière ? Alors que les cinquante et quelques millions d’autres essaiment par le monde et se dorent la brioche à l’aune de leur portefeuille ? Encore un effort, la France, pour réparer l’injustice qui confine six millions de personnes dans leurs villes, traînant leur ennui sous les marronniers entre deux orages-désespoir, se demandant comment elles pourront être compétitives à la rentrée, sans un seul coucher de soleil à raconter aux collègues qui, eux, l’ont poursuivi, le soleil, de l’horizon de Marmaris au sommet du Kilimandjaro ; sans compter ceux qui l’ont vu se lever sur le Gange mais l’ont célébré à sec par crainte du choléra. Ils en entendront de toutes les couleurs, les pauvrets. Allez donc distinguer sous le bronzage celui qui fut pris à la terrasse d’un café de celui qu’on gagna à l’huile de coude. La peau ne trahit pas ces choses-là. Chez nous, impossible de fabuler. Dans notre pays grand comme un département, où qu’on se cache, on reste visible à l’œil nu. D’ailleurs, si six millions pouvaient partir, cela ferait une fois et demie le nombre d’êtres qui vous manquent et autant de dépeuplé. Allez nous ôter de la tête après tant de siècles de tradition migratoire qu’il n’est de départs que définitifs. Rien que la destination du voyageur, ça vous met de ces puces à l’oreille : l’Amérique ? Visa pour cinq ans, alors, c’est sûr, tant qu’à faire, on doublera son séjour pour la « Green Card », que ça vaille le détour. Le Canada ? Avec toute la marmaille et même celui qui est encore dedans ? C’est juste pour le tampon sur le passeport, un petit mois d’acclimatation et puis... on est paré d’une belle feuille d’érable pour les jours-sait-on jamais. L’Australie ? Tout le monde y a de la famille. Et si le cousin avait besoin de main-d’œuvre pour son restaurant ? La France, l’Europe, c’est pour les frileux, ceux qui ont peur de partir trop loin. Petit séjour culturel, trempette rapide – toujours – dans la civilisation selon les livres, mais gare à la nostalgie. Quant au bassin de la Mare Nostrum, il est comme le nostrum mais en plus propre, souvent. Non que nous soyions plus sales que d’autres, mais c’est le vent qui s’obstine ici à souffler vers les terres. C’est dire qu’une mer sans pastèques vaut bien son billet d’avion. Mais au moins, les destinations méditerranéennes, on finit par en revenir. Dans tout ça, il y en a bien qui restent. Ils restent pour accueillir ceux qui viennent chez nous, las de chez eux. Ils restent parce qu’ils n’ont pas vraiment besoin d’aller chercher bien loin pour la montagne et la plage. D’ailleurs, n’est-ce pas notre slogan le plus vendeur ? Ils restent le plus souvent parce qu’ils « montent ». Dans notre vocabulaire savoureux, « monter » c’est toute une transhumance. C’est aller chercher plus haut l’oxygène qui fuit les villes dans la chaleur de l’été. Plus haut la sève de l’enfance qu’il fait bon transmettre aux enfants. Plus haut l’ennui et les rêves qu’il engendre, les journées qui n’en finissent plus et prolongent la vie d’autant. Vous « montez » ? Veinards ! C’est qu’il y a encore dans votre histoire un bout de racine qui résiste aux mouvances du siècle. Alors si vous « montez », profitez bien du temps qui ne passe pas. Le tourbillon de la rentrée est si vite arrivé ! Fifi ABOUDIB
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