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Actualités - Opinion

IMPRESSION Ainsi font…

C’était dans la dernière livraison du Nouvel Observateur. Un article de Frédéric Mitterrand sur Feyrouz. Impression que cet écorché vif a tout compris de ce que nous sommes et de ce que furent nos radieuses décennies d’avant-guerre, résumées en une formule savoureuse : « Genève revue par Dario Moreno ». Genève, ne plaise à Dieu ! Que ferions-nous dans cette ville en dur, tracée au cordeau et au propre, lourde de secrets qui sont, chez nous, de Polichinelle… puisqu’en définitive la comparaison s’arrête au secret. Mais de l’opérette, oui, nous avons le décor, les couleurs, la truculence, les passions méditerranéennes, le drame qui couve et qui finit en chanson. Nous avons les princes qui ne le sont qu’aux yeux de ceux qu’ils servent, pour qu’ils continuent à les aimer. Sous la cravate, ils portent le spectre d’un ancêtre au regard de braise, aux moustaches qui rebiquent de leurs pointes cirées, bardé de sabres arrondis comme des faux (les ferronniers de l’époque ne faisaient que dans l’agraire, en temps de paix), le tout recouvert d’un « abaya » brodé par les filles du village qui toutes lui voulaient du bien. Sous la cravate. Mais les filles du village ne brodent plus d’« abaya » pour personne. Elles n’existent plus, ni les villages. Un rideau de béton leur est tombé dessus, et les filles, le dieu silicone les a refaites à son image. Même taille, mêmes seins, même expression de sili-clones. Elles n’ont pas les occupations de la vie réelle, ne font pas de courses alimentaires, ni le plein d’essence. Elles passent, comme le voulait Peter Brookes, bougent dans un espace vide au bord duquel s’improvisent des spectateurs immobiles : une place, une plage, un café. Jamais loin, l’horizon bleu de la mer et le soleil en confetti. Au-dessus, les pigeons font pareil, obéissent au drapeau qui flotte, caché dans les toits, et vont en formations savantes, moirant leurs ailes d’effets spéciaux. Les rôles comiques se distribuent sur le macadam. Les agents d’abord, qu’un marionnettiste fou anime de mouvements désordonnés. Au bout de leurs uniformes auréolés de chaleur, des gants d’un blanc douteux indiquent tous les sens tandis qu’ils jouent les Satchmo du sifflet. Les automobilistes ensuite, las de se serrer la ceinture de sécurité. Parlez à leur oreillette, leur tête est malade. C’est qu’il les laisserait fleurir dans leurs caisses, le guignol, s’ils ne lui montraient pas de quoi se chauffe leur klaxon. Voilà pour les instruments à vent. Pour les percussions, à part les bris des collisions, il y a les grosses caisses intempestives des avions ennemis qui secouent les nuages au viol matinal de l’espace aérien. Même plus une surprise. En guise de cordes, marteaux piqueurs et scies électriques dans le seul pays au monde où quand le bâtiment va… tout refuse d’aller. Mais dans tout ce gai désordre où chacun fait son tour de piste et attend sur la touche que revienne demain, dans ce joyeux spectacle où chacun est sans cesse en représentation, il faut le dire : on ne sait plus faire la fête. On a récemment demandé à une élite d’architectes d’intérieur de mettre en place des espaces exprimant la fête. La plupart ont exposé des meubles fastueux, confondant luxe et joie de vivre ; ou des chambres glauques éclairées de bougies pour des mises à mort rituelles. Mais d’où nous est venue cette dignité nordique, cette conscience de nous-mêmes, que dans tout ce laisser-aller nous ne laissions pas aller le rire ? Se peut-il qu’entre Genève et Dario Moreno nous nous soyions égarés sur le plateau de Shakespeare ? Fifi ABOUDIB
C’était dans la dernière livraison du Nouvel Observateur. Un article de Frédéric Mitterrand sur Feyrouz. Impression que cet écorché vif a tout compris de ce que nous sommes et de ce que furent nos radieuses décennies d’avant-guerre, résumées en une formule savoureuse : « Genève revue par Dario Moreno ». Genève, ne plaise à Dieu ! Que ferions-nous dans cette ville en dur, tracée au cordeau et au propre, lourde de secrets qui sont, chez nous, de Polichinelle… puisqu’en définitive la comparaison s’arrête au secret. Mais de l’opérette, oui, nous avons le décor, les couleurs, la truculence, les passions méditerranéennes, le drame qui couve et qui finit en chanson. Nous avons les princes qui ne le sont qu’aux yeux de ceux qu’ils servent, pour qu’ils continuent à les aimer. Sous la cravate, ils portent...