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Actualités - Opinion

Impression Dé-lire

Il y a dé-lecture comme on dit désamour. Pas besoin de statistiques pour constater que le livre se vend mal. Il suffit d’un tour chez les libraires. Les piles des nouvelles parutions s’en tiennent désepérément à leur hauteur d’origine, et la dé-lecture commence à l’âge même des premiers mots lus. Qu’est-ce qui fait qu’en découvrant le plaisir vertigineux de déchiffrer les codes hermétiques de la langue écrite, les enfants le boudent aussitôt ? La lecture, il est vrai, commence avant la maîtrise de l’orthographe. Dès lors, les mots les plus simples, hérissés à l’écrit de lettres « qui ne se prononcent pas » ou se prononcent autrement, semblent narguer le jeune lecteur de leur barbarie et se dérober à la douce évidence qu’ils ont à l’oreille, qu’ils n’ont pas aux yeux. Ce premier écueil dépassé, reste à surmonter la frustration d’un effort déployé pour un récit banal, sans rêve et sans magie, appuyé sur une suite d’actions artificielle comme ont l’art d’en produire les éditeurs américains. Bien qu’il ne soit pas juste de tout faire endosser à ces derniers – les Japonais avec leurs Mangas ne sont pas plus innocents – constatons au passage que dans leur obsession de former des génies dès le berceau, ils attachent beaucoup plus d’importance à l’acte de lire, voire de saisir l’alphabet, qu’au contenu de la lecture. Mais le plaisir ? La carotte sans laquelle nul progrès ? Les adultes eux-mêmes se sentent grugés par la masse de publications qui réclament leur temps et leur attention, leurs moments de loisirs et de rare évasion, de recollection et d’intimité, en échange de quoi ? Des récits de sexualité morbide s’érigent en best-sellers, portés aux nues par les médias qui n’en reviennent pas du chemin parcouru, de sous le manteau des années soixante à l’air libre de l’ère nouvelle, avec les mêmes miasmes, cependant. Les analyses politiques, loin de suggérer des solutions, et dans l’ignorance de toute base historique, prétendent informer le lecteur de secrets de polichinelle et s’attribuent des couvertures explosives qui ne feront pas plus d’effet, une semaine plus tard, qu’un pétard mouillé, et viendront s’ajouter à la masse désespérante des invendus. Dans ce flot, les bons livres, les livres qui ont pris le temps de mûrir, ceux qui ont coûté en recherches, en engagements personnels, en déontologie, en respect du lecteur et de la langue, ceux qui posent les vraies questions et qui étalent, une fois refermés, des plages de réflexion qui donnent un peu plus de sens à la vie, ceux-là sont les victimes des autres. Montesquieu – puisqu’il y a tout dans Montesquieu – l’avait prévu qui disait : « Une écrivaillerie non maîtrisée est le signe d’un temps qui finit ». Plus on avance dans le millénaire, plus les journées sont courtes. Cela, le calendrier grégorien ne l’avait pas prévu. Entre la télé, l’ordinateur et le sport obligatoire ponctués de deux ou trois repas, il ne reste pas beaucoup de place à l’intimité du papier. Les pavés de la plage ne tarderont pas à montrer leurs têtes de gondoles. Ils se laisseront aisément tartiner d’huile solaire et joueront leur rôle de paravent à drague, tombant des mains des belles dès que s’achèvera la danse nuptiale du bourdon de service. Les livres de l’été sont gros comme une saison. Les livres de l’hiver, minces comme une veillée. Les livres de la rentrée soignent leurs pages de garde : c’est à la première ligne que se joue leur destin, parmi la foule de leurs congénères. Mais le printemps est une mauvaise saison pour les livres, dit-on. C’est peut-être le moment de revoir ou de découvrir les classiques. Ceux qui ont tracé les ornières où trébuchent tant de débutants. Pourquoi – suggestion aux éditeurs – ne pas en faire des remixages comme cela se fait pour rafraîchir les vieux tubes ? Et si les enfants se lassent des insanités qu’on leur jette dans les pattes, peut-être un bon vieux Pagnol les réconcilierait-il avec un bonheur qui ne sert pas qu’à déchiffrer les messages publicitaires de leurs boîtes de céréales… Fifi ABOUDIB
Il y a dé-lecture comme on dit désamour. Pas besoin de statistiques pour constater que le livre se vend mal. Il suffit d’un tour chez les libraires. Les piles des nouvelles parutions s’en tiennent désepérément à leur hauteur d’origine, et la dé-lecture commence à l’âge même des premiers mots lus. Qu’est-ce qui fait qu’en découvrant le plaisir vertigineux de déchiffrer les codes hermétiques de la langue écrite, les enfants le boudent aussitôt ? La lecture, il est vrai, commence avant la maîtrise de l’orthographe. Dès lors, les mots les plus simples, hérissés à l’écrit de lettres « qui ne se prononcent pas » ou se prononcent autrement, semblent narguer le jeune lecteur de leur barbarie et se dérober à la douce évidence qu’ils ont à l’oreille, qu’ils n’ont pas aux yeux. Ce premier écueil...