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Actualités - Opinion

Mal au peuple

«Il y a des peuples sans physionomie auxquels il ne faut point de peintres ; il y a des gouvernements sans caractère auxquels il ne faut point d’historiens, et où, sitôt qu’on sait quelle place un homme occupe, on sait d’avance tout ce qu’il y fera». Jean-Jacques Rousseau n’a jamais rien inventé. Il n’a, aussi, jamais eu tort. Dans quelles machines et avec quelle(s) eau(x) trouble(s) a-t-on délavé à ce point le peuple libanais ? Aujourd’hui, il n’affiche plus aucune couleur, il semble ne plus avoir la moindre odeur. La moindre initiative. Et condamné depuis quelques années à ne plus avoir la possibilité d’agir, voilà qu’on lui a enlevé jusqu’au droit de réagir. D’aucuns remplaceront le droit par l’envie. Le résultat est le même. Le peuple libanais, hier pionnier en sa région, est aujourd’hui banni du paysage politique, social, économique, culturel de son pays. Muselé. Pire : démotivé. Désenchanté. Largué. La rue est morte. Et plus personne en ces temps si calmes d’avant tempête(s) n’aurait l’idée de la voir sinon gronder, menacer, sanctionner – du moins dire tout haut ce qu’elle pense (encore) bien bas : qu’elle est exsangue. Eut-elle voulu le faire (en eut-elle eu la force) en août et en septembre 2000, qu’elle en aurait été bien incapable : ce n’étaient pas des législatives créées sur la base d’une loi, pour certains taillée sur mesure, complètement injuste et non représentative, qui auraient permis à la rue libanaise de s’exprimer aussi clairement, aussi résolument qu’elle aurait bien voulu le faire. On sourit jaune : exceptées les deux ou trois fois où on l’a superbement et impunément manipulée, on a fait taire, depuis l’après-guerre, la rue. Le comble : volontairement ou pas, cette rue décérébrée a souvent été, et continue d’être – dans sa majorité –, complice de son propre meurtre. Certains, à un moment ou à un autre, l’ont même exhortée à désobéir. Peut-être aurait-elle dû le faire : c’eut été moins incivique que de se taire. Et de répéter dans tous les salons, ceux des palais comme ceux des chaumières, comme un alibi, qu’«elle agonise pendant que l’État ne fait rien». Heureusement, il y a les jeunes. Cette phrase pourrait faire un jour un bien joli slogan publicitaire pour un nouveau Liban. Fatigués eux-mêmes de voir leurs aînés et les générations précédentes épuisés par vingt ans de guerres, ils ont pris le relais. Ils ont battu le pavé : pour les Palestiniens, contre les injustices de l’après-guerre, pour les libertés, la démocratie, l’État de droit, contre les exactions et la présence israéliennes, contre la tutelle et le travail de sape chrétiens, pour le respect de l’environnement, etc. Grâces leur soient rendues. Mille fois. Mais les autres ? Une des causes les plus intolérables de la mort de cette rue (peut-être, aussi, une conséquence) : la gangrène de la CGTL. Noyautée, débranchée, baasisée, satellisée par un pouvoir tout entier soumis au bon plaisir de Damas. On en arrive, et c’est absurde, à «regretter» un Élias Abou-Rizk. D’autant que maintenant, ont été mises en veilleuses les manipulations ultradémagogiques d’un Rafic Hariri à l’époque absent du pouvoir, et qui a parfaitement su télécommander cette rue, la menant à bouter Omar Karamé hors du Sérail, à malmener jusqu’à l’indignité d’un échec électoral cinglant Sélim Hoss. Et pendant ce temps-là... Émile Lahoud, Nabih Berry et le même Rafic Hariri continuent de s’entre-déchirer, de combiner, de manœuvrer, de leurrer. Ces trois présidents, lorsque l’on sonde un côté ou l’autre de la rue, sont, chacun son tour, d’une notable impopularité. La rue les accuse de tous ses maux. Mais elle les garde, jalousement, parfois férocement. Émile Lahoud, Nabih Berry et Rafic Hariri sont devenus, bien malgré lui, l’opium d’une grande majorité du peuple libanais. L’utilité de regarder en France – chose si souvent faite à partir du Liban – n’a jamais été aussi forte. Le peuple français, lui, est dans les rues. Plus qu’un Jacques Chirac ou que n’importe quel baron de la droite, de la gauche, des Verts ou des autres qui abondent dans le «Je vous ai compris», le peuple français «s’est» compris. Et bien plus que contre une lepénisation galopante des esprits et de la France, c’est contre lui-même, depuis une dizaine de jours, que le peuple de France semble manifester. Un fabuleux mea culpa – comme s’il s’excusait auprès de lui-même de s’être à ce point désintéressé de la politique, des politiques, de la chose publique. Et même si seuls les scores de Jean-Marie Le Pen le 5 mai – et plus encore les résultats des législatives dans un mois – peuvent le confirmer, la présence au second tour de la présidentielle française 2002 du leader d’extrême droite, au lieu d’un choc en bonne et due forme, aura été, pour la France, un véritable électrochoc. Salvateur donc. Ainsi puisse-t-il en être ici. Un jour... Au lieu d’attendre indéfiniment que la classe politique libanaise devienne, dans son ensemble, honnête, sincère, travailleuse et libanaise... Demain sera, au Liban, un bien triste et ridicule 1er mai. Et ainsi de suite. Jusqu’au jour où le peuple libanais fera sienne, jusqu’au bout, cette phrase piquée à un homme résolument de droite, cette phrase que chérissait tellement François Mitterrand : «Je ne suis pas mort. Je dors». Ziyad MAKHOUL
«Il y a des peuples sans physionomie auxquels il ne faut point de peintres ; il y a des gouvernements sans caractère auxquels il ne faut point d’historiens, et où, sitôt qu’on sait quelle place un homme occupe, on sait d’avance tout ce qu’il y fera». Jean-Jacques Rousseau n’a jamais rien inventé. Il n’a, aussi, jamais eu tort. Dans quelles machines et avec quelle(s) eau(x) trouble(s) a-t-on délavé à ce point le peuple libanais ? Aujourd’hui, il n’affiche plus aucune couleur, il semble ne plus avoir la moindre odeur. La moindre initiative. Et condamné depuis quelques années à ne plus avoir la possibilité d’agir, voilà qu’on lui a enlevé jusqu’au droit de réagir. D’aucuns remplaceront le droit par l’envie. Le résultat est le même. Le peuple libanais, hier pionnier en sa région, est aujourd’hui...