Dès hier soir, on les entendait, les pythies des quartiers généraux politiques, et il y a fort à parier qu’elles reviendront à la charge à partir d’aujourd’hui, tant sont nombreuses en pareilles circonstances les voix qui se prennent soudain à seriner, comme une antienne : «On vous l’avait bien dit». Longtemps, elles avaient été faiblardes et aucune, il faut bien le dire, n’avait prévu pareille lame de fond. Certes, quelques audacieux s’étaient aventurés par moments, tout au long de cette morne campagne électorale, à prendre le pari d’un chiffre sans précédent de Jean-Marie Le Pen, supérieur à ses scores des précédentes présidentielles. Avant de faire marche arrière, comme effrayés par leur propre hardiesse. C’est que, à revoir dimanche soir les journées qui avaient précédé ce premier tour, on constate que tous les partis ou presque auront péché par négligence, en feignant d’ignorer l’impact sur le pays profond du discours que n’a cessé de marteler, vingt ans durant, le chef du Front national, véritable animal politique, le seul probablement aujourd’hui en France, avec Jacques Chirac. Démagogie, dira-t-on. Peut-être. Mais cette démagogie, servie par les circonstances – au plan intérieur, dégradation de l’état de la sécurité, immigration et aggravation de la fracture sociale notamment ; à l’échelle internationale, omniprésence d’une Amérique plus arrogante que jamais depuis un certain 11 septembre et émergence un peu partout d’une nouvelle droite «socialisante» – se sera révélée payante. Situation imprévue : le 5 mai, les électeurs auront à choisir entre un président sortant de droite et un adversaire d’extrême droite. Même en 1969 (Georges Pompidou contre Alain Poher), le tableau qui s’offrait à l’œil était sensiblement différent puisque aucun des deux hommes restés en lice ne se réclamait d’un courant ultra. Que s’est-il donc passé ? En disparaissant, François Mitterrand avait laissé un Parti socialiste pratiquement exsangue, en tout cas sans figure de proue véritable. C’était, diront un jour prochain les tresseurs de guirlandes, son coup de Jarnac – une ville dont il était originaire ... –, une manière de laisser place de nouveau à ce quasi-néant d’où un jour, il avait tiré la formation moribonde de Jean Jaurès et de Léon Blum. Tous les efforts tentés, au lendemain de son départ, pour donner quelque épaisseur à des héritiers dont aucun peut-être ne se réclamait véritablement de lui, seront demeurés vains. Il reste désormais un Dominique Strauss Kahn, dont le cœur penche depuis longtemps à droite, quelques éternels aigris comme François Hollande ou Pierre Moscovici, un Jack Lang qui pourra quelque temps encore faire illusion, des jospinettes orphelines de père spirituel. Pendant que Lionel Jospin, en instance de départ, devra se résoudre à user envers lui-même de ce fameux «droit d’inventaire» qu’il réclamait il n’y a pas longtemps contre son mentor. Comment pourrait-on ignorer que le vieux Florentin se sera battu, aussi, contre son propre camp, avec les effets dévastateurs que l’on continue de constater aujourd’hui encore. Mais le véritable boulet traîné par les deux principaux candidats aura été celui de la cohabitation, un bien curieux système qui suscite l’étonnement de tous les observateurs étrangers de la vie publique française et qui avait, en maintes occasions, fourni la preuve de son inanité. Plus grave : en définitive et pour s’être trop longtemps obstinés à jouer des coudes, le président et le chef du gouvernement n’auront réussi qu’à s’affaiblir mutuellement, en tout cas à mécontenter leurs électeurs, comme le prouvent les chiffres de dimanche soir. Force est de reconnaître cependant qu’à atouts égaux, Jacques Chirac a bien mieux joué cette première mi-temps. Plus pugnace, parfaitement à l’aise du moins dans la dernière ligne droite, donnant bien mieux que son adversaire l’impression d’être proche du Français moyen, il a réalisé un presque sans-faute. Et puis, cette chance inouïe ! Aurait-il imaginé, même dans ses calculs les plus optimistes, pareil deuxième tour de rêve ? Il est permis d’en douter. D’ores et déjà, les premières estimations lui donnent plus de soixante-quinze pour cent des voix. Que voilà une belle revanche sur les années d’avatars, depuis cette maudite dissolution de 1997. Il reste à voir s’il pourra, lui, «présider autrement». Christian MERVILLE
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Dès hier soir, on les entendait, les pythies des quartiers généraux politiques, et il y a fort à parier qu’elles reviendront à la charge à partir d’aujourd’hui, tant sont nombreuses en pareilles circonstances les voix qui se prennent soudain à seriner, comme une antienne : «On vous l’avait bien dit». Longtemps, elles avaient été faiblardes et aucune, il faut bien le dire, n’avait prévu pareille lame de fond. Certes, quelques audacieux s’étaient aventurés par moments, tout au long de cette morne campagne électorale, à prendre le pari d’un chiffre sans précédent de Jean-Marie Le Pen, supérieur à ses scores des précédentes présidentielles. Avant de faire marche arrière, comme effrayés par leur propre hardiesse. C’est que, à revoir dimanche soir les journées qui avaient précédé ce premier tour,...