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Actualités - Opinion

IMPRESSION Culture de hangars

Chez nous, c’est tout petit. Pas de quoi élever des baobabs, même en bonSaïs. Mais comme tout le monde veut être à la ville, même pour faire bonne du curé, il n’y a vraiment plus de place pour élever quoi que ce soit. Et comme il faut bien s’alimenter, on cultive en serre. Arrosées au goutte-à-goutte, intubées, poussant sous bulle, température et humidité contrôlées, hormones, antibiotiques, antipucerons, antimoucherons, anticoccinelles, à cultures intensives soins intensifs. Une décharge, un quartier, désaffectés tantôt par la guerre tantôt par une succession d’arrêtés désordonnés font l’affaire, en attendant. Le provisoire peut se permettre l’éternité, à condition de garder, par discrétion, sa légèreté de provisoire. Une serre, ça s’emballe, ça se déballe, comme un hôpital de campagne. Le jour où quelqu’un trouvera à y redire, on avisera. Pareil pour les Forums, Halls et autres BIEL. Structures de tôle et de toile de bâches, quelques piliers de béton pour que ça tienne, un espace parfois litigieux qui s’accorde un temps de réflexion avant de trouver une affectation définitive, baux emphytéotiques, accords barbares qui signifient qu’on est là pour très longtemps sans pour autant s’incruster, théâtres gargantuesques et béants en attente d’«événements». Et l’événement survient, de temps en temps, sous forme d’ expositions, tantôt d’art plastique, tantôt de voitures, de produits alimentaires ou de fringues entre lesquelles surgit parfois un spectacle, un ballet, un orchestre symphonique, et selon que l’artiste est au sommet de sa carrière ou sur le déclin, la fête peut durer d’une nuit à quelques jours. Ainsi, hors festivals et hormis les spectacles élitistes et confidentiels donnés parfois à l’Unesco ou dans les rares théâtres de quartiers, notre accès à l’art vivant, au «live», a quelque chose de convulsif. Qu’un visiteur s’annonce et l’on se précipite au hangar pour se faire perfuser la vibration éphémère, la musique qui passe, le bonheur d’y être, d’en être, dont on garde longtemps après le billet dans une poche, au fond d’un sac, relique d’un moment qui ne reviendra plus. La culture en hangar produit des spectateurs d’une espèce étrange. Exigeants, vite déçus, capricieux ou frénétiques, ils en veulent pour leur soif bien plus que pour leur argent. Si de l’aveu même des vedettes de passage le public libanais est des plus gratifiants, c’est aussi parce qu’il n’a pas le luxe d’un temple «en dur» qui lui garantirait la durée du plaisir. Ainsi, nourris de légumes sous plastique et d’art en voûtes de fer blanc, sur nos racines qui s’étiolent et notre compost appauvri, nous allons rêvant d’un certain opéra en pleine Amazonie, fantasme d’un milliardaire excentrique et son idée unique pour développer une cité. Fifi ABOUDIB
Chez nous, c’est tout petit. Pas de quoi élever des baobabs, même en bonSaïs. Mais comme tout le monde veut être à la ville, même pour faire bonne du curé, il n’y a vraiment plus de place pour élever quoi que ce soit. Et comme il faut bien s’alimenter, on cultive en serre. Arrosées au goutte-à-goutte, intubées, poussant sous bulle, température et humidité contrôlées, hormones, antibiotiques, antipucerons, antimoucherons, anticoccinelles, à cultures intensives soins intensifs. Une décharge, un quartier, désaffectés tantôt par la guerre tantôt par une succession d’arrêtés désordonnés font l’affaire, en attendant. Le provisoire peut se permettre l’éternité, à condition de garder, par discrétion, sa légèreté de provisoire. Une serre, ça s’emballe, ça se déballe, comme un hôpital de campagne....