Il est des métiers dont l’exercice est une succession de rencontres et de ruptures, d’adoptions et d’abandons, d’attachements et de déchirures, d’arrivées et de départs, tout simplement. On pense aux gens du cirque et du spectacle, figures incontournables de la vie de bohème ; on pense aux professeurs, mais les plus atteints par cette malédiction étrange sont les diplomates, et plus particulièrement les ambassadeurs. Ceux-là, partout où ils se rendent, partout où les mènent leurs missions, on devrait dire qu’ils emportent leur pays à leurs semelles. Normal : ils vivent, comme on dit, en «extraterritorialité», ainsi leur maison ailleurs est à elle seule un éclat de leur terre d’origine, une sentinelle de son rayonnement, une bulle en milieu étranger, une soucoupe volante, posée en territoire à connaître, laboratoire secret où se composent les formules d’un langage périlleux dont chaque vocable est irréversible. Et ce bout d’ailleurs s’appelle «résidence», jamais «demeure» : à la fois permanent et provisoire. D’autres y ont vécu avant. D’autres encore y séjourneront après. D’un locataire à l’autre se transmet le même «mobilier national» et la même vaisselle frappée d’insignes. Ainsi, qu’ils dorment ou s’alimentent, qu’ils créent des liens et reçoivent des amis, les ambassadeurs sont en représentation. Hommes-pays, l’un et l’autre en permanence, funambules interdits de chute. Qu’ils basculent, et leur identité se divise et ils y perdent la moitié de leur «raison». Alors ils ont une longue perche qui tient les erreurs à distance et qui a nom : protocole. Et surtout, ils ont cette grâce des danseurs sur corde raide qui leur donne toujours l’air de planer. Comment font-ils ?… Comment font-ils surtout au Liban, pays de tensions et de passions, où tout le monde est tout contre tout le monde, et tout est dans tout, à fleur de peau, capable d’amitiés indéfectibles comme de rancunes sévères, souvent pour un rien. Il y a ceux qui viennent déjà riches d’expériences qu’ils croient similaires, vécues dans d’autres coins d’Orient. Et ceux qui ont bien potassé leur Histoire locale et régionale, capables de citer au pied levé le plus obscur des Mamelouks comme la litanie des pendus de la place des Martyrs. Et ceux qui ont étudié nos mœurs dans les restaurants libanais, se forçant à la purée de pois-chiches pour comprendre les manies de stockage et de conservation des aliments dans les villages de montagne. Il y a enfin ceux qui y vont de leurs jambes. Se mêlant aux groupes de marcheurs, ils parcourent nos chemins dans tous les sens, s’imprègnent d’odeurs et de saisons. Au pays qui pèse sous leur semelle, tant est lourde la gravité de l’absence, ils mêlent la légèreté des émotions nouvelles, des découvertes inédites, des cailloux ramassés qui ponctuent la mémoire d’autant de stèles magiques. Aux autochtones sédentaires et désabusés que nous sommes, ils racontent des paysages incroyables, des aventures romanesques, des voyages comme on n’en fait que dans les magazines. Alors on suit leurs périples comme autant de feuilletons. Qu’ils tombent et la république entière suit les progrès de la jambe fracturée. Ils s’amusent alors à rimer leur mésaventure, jetant aux orties la langue plate des rapports diplomatiques. Ce clin d’œil à Giuseppe Cassini qui s’en va, pour lui dire que nous avons aimé le Liban à travers son regard, que forcément, lui parti, nous ne verrons plus les choses sous le même angle, et qu’une fois de plus ce sera la faute aux Italiens. Homme-pays il repart homme-de-notre-pays et laisse à son successeur en résidence d’Italie l’héritage difficile d’une perche qui a basculé côté cœur. Il se débrouillera. Fifi ABOUDIB
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